20 octobre 1974
Vincent, François, Paul et les autres
pour qui sonne le glas
Ils tètent leur cigare avec ce mélange si masculin d’arrogance et de reste d’innocence de l’enfance. Ils marchent dans la rue, la tête haute ; ils portent encore beau en dépit des tempes grisonnantes et des rides creusées de la cinquantaine ; ils parlent fort, ils gesticulent, ils arborent leur plus beau sourire de séducteur. Ils sont morts et le pressentent. Ils sont les grands vaincus de l’époque alors que tous les voient comme les grands vainqueurs.
Vincent, François, Paul et les autres sort sur les écrans en 1974. Même s’il continuera de tourner après, Claude Sautet reste le témoin incomparable de la France des années Pompidou. Ses héros ont une fière allure virile, de ceux qui préfèrent prendre les femmes sans les comprendre plutôt que de les comprendre sans les prendre. Ils incarnent cette nouvelle bourgeoisie qui a découvert sur le tard la puissance de l’industrialisation et de la croissance ; ils sont petits et grands patrons, médecins, ingénieurs, journalistes, dessinateurs ou écrivains. Ils roulent en DS. Mais l’illusion de l’éternelle croissance s’est dissipée depuis la crise du pétrole. Vincent (Yves Montand) court après les millions pour sauver son entreprise au bord de la faillite. Il manque en mourir d’une crise cardiaque. Le géant a mis un genou à terre. La modernisation darwinienne de l’économie française abîme les corps et les âmes, laissant de côté les moins adaptés et les moins prosaïques. L’argent est devenu la seule unité de mesure. Paul (Serge Reggiani) est un journaliste minable, écrivain raté, raillé pour ses romans qu’il ne termine jamais. François (Michel Piccoli) est un grand médecin qui a réussi, mais a dû renoncer à ses idéaux de jeunesse de médecin des pauvres. Dans cette société française, tardivement sortie de son passé glorieux de paysans et de soldats, la percée des nouvelles couches moyennes laisse un goût amer.
La scène centrale du film montre Michel Piccoli découpant un gigot, comme le singe dominant offrant la viande de la chasse à sa tribu, qui subit les sarcasmes de toute la tablée, et finit par s’écrier, furibond : « Je ne vais pas me laisser insulter par un écrivain qui n’écrit pas, un boxeur qui ne veut pas boxer, et une femme qui couche avec n’importe quoi. »
La France n’est pas l’Amérique : les « gagneurs » sont accusés de trahir les nécessaires solidarités. La France est ce pays trop civilisé où les hiérarchies anthropologiques sont foulées aux pieds.
Le boxeur qui ne veut pas boxer (Depardieu jeune) finit pourtant par affronter l’adversaire qui le terrifiait ; il le terrasse, mais prend conscience qu’il n’a pas l’instinct de meurtre nécessaire à la poursuite de sa carrière. La boxe est pourtant ce « noble art » qui a permis pendant le XXe siècle de pérenniser les valeurs héroïques de la société traditionnelle, alors qu’elles étaient bafouées et abandonnées par la modernité.
Mais le boxeur renonce à boxer comme le chevalier renoncerait à monter sur son destrier, et se résigne à un obscur destin d’ouvrier spécialisé. La société française a troqué l’héroïsme pour le consumérisme.
Dans le train qui les ramène après le combat victorieux, dans la truculente ambiance des cohortes viriles, qui n’ont pas encore été atteintes par l’esprit de sérieux de la mixité obligatoire, François apprend à Vincent que sa femme l’a quitté pour un autre. Vincent tente de comprendre, mais François n’est pas surpris. Sa femme le trompait depuis longtemps, et c’est lui qui réclamait un récit circonstancié de ses escapades.
Sautet reprend là en mode mineur son travail magnifique sur le désir mimétique exécuté dans son autre chef-d’œuvre, César et Rosalie, où il croquait, à la manière d’un Dostoïevski dans L’Éternel Mari, les rapports complexes et subtils de dépendance réciproque entre le mari et l’amant. Mais si, chez Dostoïevski, la femme meurt, elle part chez Sautet. La fameuse « libération de la femme » des années 1960 a dénoué les liens entre les couples ; les hommes ne « tiennent » plus, ne possèdent plus leurs femmes ; celles-ci – à l’instar de l’ancienne épouse de Vincent, jouée par Stéphane Audran – les trompent avec n’importe quoi, les quittent pour n’importe qui.
Il y a chez ces hommes de l’époque moderne une faiblesse congénitale, une « mort », dit crûment la femme de François à son mari, pour justifier ses adultères à répétition, qui éloignent les femmes encore et toujours en quête de cet élan vital qui n’existe plus chez leurs hommes des temps de paix.
Les femmes de Sautet ont la beauté sensuelle de l’ancienne soumission, et la férocité troublante d’une émancipation dont elles ne savent trop que faire.
« Et les enfants ? » lance Vincent à François pour esquisser une parade au désespoir qui envahit les deux hommes.
François répond sans regarder son ami, comme s’il se parlait à lui-même :
« Ils seront chez leur mère. Je les verrai de temps en temps. Qu’est-ce que je vais faire d’eux ? Qu’est-ce qu’ils vont faire de moi ? »
Le père, déchu de sa puissance paternelle, se sent dépouillé de sa légitimité. Il se retrouve à égalité avec sa progéniture, tous également soumis à la mère régente.
Vincent, François, Paul et les autres marque l’échec de la génération d’après-guerre, qui avait voulu abolir l’humiliation de la défaite de juin 1940. La Libération de 1945 reposait sur la présomption de l’héroïsme retrouvé (« Paris libéré par son peuple !!! »), de la Résistance unanime qui effaçait les déchirements entre pétainistes, gaullistes et communistes, de la solidarité entre les classes (sécurité sociale) qui soldait les vieux comptes des journées de juin 1848, de la Commune, de Germinal, etc., et enfin, même si cela était moins assumé, sur la reprise en main des femmes (dont le symbole extrême et cruel fut les tondues) qui avaient abandonné sans vergogne le vaincu dévirilisé pour s’abandonner dans les bras du vainqueur, allemand puis américain. La crise du pétrole de 1973, l’usure du modèle keynésien, la remise en cause de la mémoire gaullo-communiste et, last but not least, le combat féministe qui exaltait le « droit de disposer de son corps » même avec un soldat ennemi, le développement de l’individualisme et de l’hédonisme au détriment des valeurs patriotiques, familiales et collectives qui avaient soudé la France de la Reconstruction, tout marquait l’usure et l’échec final de la génération de Vincent, François, Paul et les autres.
Montand, Piccoli, Reggiani étaient tous des fils d’immigrés italiens, si bien assimilés qu’ils étaient devenus des modèles accomplis du Français, et de son ancêtre, le Gaulois. Ils parlaient, ils chantaient, ils jouaient, ils bouffaient et baisaient dans la langue de Racine, dans la verve de Molière, dans l’esprit de Descartes.
Dans quelques années, leurs origines seront exhumées par l’antiracisme militant, non pour leur en faire honte mais gloire, alors que le génie français de l’assimilation avait été de les occulter. Ce sera leur seconde mort, mais ils l’ignorent encore.
Vincent, François, Paul et les autres incarnent le « mâle blanc hétérosexuel » à son crépuscule. Bientôt, des armées de Lilliputiens – féministes, militants gays, et combattants de la décolonisation – abattront sa statue pour danser au milieu des ruines, sans être capables d’en bâtir une autre, pour le plaisir nihiliste de contempler le reflet des flammes, auxquels Vincent, François, Paul et les autres allumeront leurs derniers cigares.
1.
Éditions Gallimard.
2.
Éditions Gallimard.
3.
Fayard, 1976.
4.
Compagnie 12, 1988.