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— Monsieur Sellac, j’ai pris une décision.

— Vous voir faire preuve de volontarisme est déjà une excellente nouvelle en soi, Michael.

— Je vais réemménager à l’entrée de l’usine, dans le poste de garde.

La mine décidée du jeune homme faisait plaisir à voir. Thomas s’en réjouit sincèrement.

Les deux hommes avaient profité d’une météo plus clémente pour sortir dans le jardin. Attila cavalait dans tous les sens, ralliant les quatre coins du terrain les oreilles bien dressées et la truffe au vent, ou flairant le sol, la langue pendante. Thomas ne sursautait presque plus lorsque l’animal surgissait d’un buisson sans crier gare.

— Je suis sérieux, insista Michael autant pour s’en convaincre lui-même que pour prouver sa détermination au médecin. Je sais qu’il y a du travail pour le remettre en état, mais je vais y arriver.

— Si vous avez besoin d’un coup de main, n’hésitez pas.

— J’ai déjà fait la liste de ce que je peux récupérer dans l’usine pour l’améliorer. Si je me souviens bien, il y a des bidons de peinture dans un des locaux techniques.

Il marqua une pause et annonça :

— J’ai aussi écrit à mon frère et à ma mère.

— Excellent.

— Vous savez, monsieur Sellac, un jour je vous rembourserai tous les repas que vous m’offrez.

— Ne vous tracassez pas pour cela. Vous ne me devez rien. Savoir que vous sortez enfin de votre bunker est une grande satisfaction. Vous continuerez à chanter même sans être derrière une porte blindée ?

— Je crois, oui. Les réactions de vos pensionnaires m’ont encouragé.

Un miaulement plaintif attira l’attention des deux hommes. Il se répéta, plus fort. À coup sûr un appel de détresse. Un aboiement du chien lui répondit.

— Ça vient du bord de la rivière ! s’écria Michael en s’élançant.

Thomas bondit à son tour. Les deux hommes traversèrent le verger à toute allure tandis qu’aboiements et miaulements désespérés se multipliaient.

— Attila, au pied ! hurla Michael. Laisse les chats tranquilles !

— Ça devait finir par arriver…

— S’il leur fait du mal, votre pensionnaire ne me le pardonnera jamais.

Les deux hommes fonçaient vers la berge. Thomas imaginait déjà le pire. Même s’il doutait qu’Attila puisse se montrer agressif envers les chatons, le docteur craignait que la mère, effrayée, n’attaque les yeux du chien toutes griffes dehors pour protéger ses petits…

Thomas et Michael zigzaguaient entre les arbres fruitiers, bondissant par-dessus les tas de bois mort. À en juger par le bruit, la tension montait entre les animaux.

Pourtant, lorsqu’ils arrivèrent à la rivière, la situation n’était pas du tout celle qu’ils avaient imaginée. La chatte miaulait de toutes ses forces et le chien aboyait, mais les deux le faisaient en direction d’un chaton tombé à l’eau. Le jeune chat tigré, agrippé à un poteau de l’embarcadère, tentait de résister au courant.

Ses frères et sœurs suivaient la scène depuis la berge, retranchés derrière leur mère impuissante. Attila n’osait pas s’avancer sur le ponton. Soudain, à bout de forces, le petit chat lâcha prise. La mère s’avança jusqu’à la limite de l’eau en miaulant de plus belle. Sans hésiter, le chien sauta dans la rivière, à la poursuite du naufragé.

— Attila ! s’écria Michael en se jetant d’instinct à sa suite.

Le chaton, emporté par le courant, avait du mal à garder sa petite tête hors de l’eau. Ses miaulements de détresse s’affaiblissaient.

Le chien nageait derrière, réduisant légèrement l’écart qui les séparait. Michael se débattait dans l’eau froide.

— Je ne sais pas nager ! hurla-t-il.

Thomas bougonna mais se jeta à son tour dans la rivière pour lui porter secours.

— Tenez bon, ne vous épuisez pas !

Affolé, Michael frappait l’eau, le corps tout entier tendu vers son animal qui s’éloignait.

— Mon chien !

— Il s’en sort très bien.

Thomas ne fut pas long à rejoindre le jeune homme. La Renonce était trop profonde pour avoir pied, et le courant puissant. Le docteur empoigna Michael par ses vêtements gorgés d’eau et le ramena dos contre lui, comme il l’avait appris en secourisme. Il le tira jusqu’à la berge. Ayant dérivé, ils accostèrent au niveau des quais de l’usine. Le chien était déjà presque hors de vue et on n’entendait plus le chaton.

— Vous ne bougez plus de là, ordonna Thomas.

Il retira son blouson pour faciliter ses mouvements et replongea aussitôt dans le flot.

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