Lorsque Thomas quitta le foyer, la nuit était tombée. Au même instant, dans la vallée d’Ambar, les habitants devaient dormir profondément tandis qu’à quelques heures de l’aube, les chiens sauvages rôdaient sans doute autour de la cabane des poules ou de l’abri des chèvres.
Ici, les gens rentraient chez eux pour dîner. Certains rapportaient du pain frais. À la quantité achetée, on pouvait en déduire combien de convives seraient présents à table. Une dame serrait trois baguettes, un vieux monsieur n’en tenait qu’une demie, pendant qu’un autre homme plus jeune avait déjà attaqué le croûton de son campagne tiède. Tant de vies différentes.
En descendant du bus qui l’avait transporté de l’autre côté de la ville, Thomas huma l’air. Ici, pas de poussière soulevée par le vent, mais une entêtante odeur de gaz d’échappement. Il se trouvait au pied d’une tour d’au moins dix étages devant laquelle des jeunes discutaient, assis sur les marches. Ils posèrent sur lui le même regard que ceux des villages éloignés lorsqu’ils vous voient arriver sur leurs terres sans vous connaître.
S’il avait bien compris le plan du quartier, il devait d’abord traverser l’ensemble d’immeubles pour rejoindre une zone résidentielle située au-delà.
Grâce à son ordinateur connecté à Internet, il ne lui avait pas fallu longtemps pour vérifier l’adresse de celle qui avait été sa petite amie. Thomas avait même été stupéfait de la facilité avec laquelle il était possible de dénicher des informations personnelles sur n’importe qui. Entre les moteurs de recherche et les informations ou photos que tout le monde étalait sur des réseaux sociaux, la vie était de moins en moins privée. En moins d’une heure, sans s’y connaître, il avait découvert que Céline s’était mariée six ans après son départ, dans une superbe robe, et qu’elle résidait bien à l’adresse que Kishan avait obtenue. Combien de temps après son départ Céline avait-elle rencontré celui qui était devenu son mari ? Impossible de le savoir. Emma avait-elle eu conscience de ne pas avoir de papa, ou bien avait-elle connu cet homme depuis aussi loin que sa mémoire remontait ? Pas la moindre idée. Par contre, le docteur avait appris qu’Emma suivait maintenant sa seconde année d’études dans une école d’infirmières de la ville.
Après avoir dépassé les tours et traversé une large avenue, Thomas se retrouva dans un tout autre décor. Des petites rues, des pavillons parfois anciens comme celui dans lequel il avait grandi. Des jardins bien clôturés, souvent deux voitures garées dans l’allée, des lueurs de télés allumées. Des silhouettes aperçues à travers les fenêtres s’affairaient. Certaines familles étaient déjà à table. Dans plusieurs maisons, Thomas entrevit des jeunes occupés à faire leurs devoirs.
Il poursuivit sa route, vérifiant son plan et observant furtivement ces vies qui auraient pu devenir la sienne s’il n’avait pas fait le choix de partir. Ces gens dont il captait des bribes de quotidien avaient dû, eux aussi, prendre des chemins tortueux pour finir par exister ici, ce soir.
Lorsque Thomas arriva dans la rue de Céline, il se sentit oppressé. Son idée de venir voir où elle vivait avec sa fille lui paraissait soudain moins pertinente. Il ne savait pas exactement ce qu’il pouvait s’attendre à trouver, mais les sentiments qu’il allait affronter se précisaient. Il les voyait approcher, semblables à de redoutables cavaliers venant du lointain en faisant tournoyer leurs épées. Il commençait à craindre pour sa tête. Pas question de rebrousser chemin pour autant. Emma serait peut-être là. Il l’espérait. Allait-il l’apercevoir aussi bien que la jeune fille dans une maison de la rue voisine, qui dansait dans sa chambre avec un casque sur les oreilles ?
Il se sentait comme un intrus, comme un voyeur. Pourtant, c’était l’espoir de ce moment qui l’avait poussé à quitter Ambar. Il approcha de l’adresse en égrenant les numéros sur les grilles comme un compte à rebours. Lui qui avait l’habitude de marcher était essoufflé. Numéro 17. Céline et Emma vivaient au 23. Était-ce la grande bâtisse d’architecte avec le beau balcon qu’il apercevait déjà ? Lorsqu’il passa devant le 19, un chien se jeta contre la barrière en jappant. Thomas fit un bond jusqu’au milieu de la rue, heureusement déserte. S’ils avaient été témoins de sa panique, les enfants du village auraient encore bien ri. Il s’imagina une autre scène. Et s’il s’était fait renverser par une voiture ? Céline, alertée par le bruit, serait sortie et aurait découvert son corps inerte sur la chaussée. L’aurait-elle seulement reconnu ? Emma serait-elle sortie aussi ? Céline lui aurait-elle révélé l’identité de la victime dont le corps gisait devant elles ?
Thomas essaya de reprendre ses esprits. Sans même s’en rendre compte, il se retrouva devant la maison. Ce n’était pas la maison moderne, mais un modeste pavillon de plain-pied, avec un garage en sous-sol. Sur la boîte aux lettres, une étiquette : « Mme et M. Lavergne et leurs enfants ». Céline et Emma portaient un autre nom que le sien parce qu’il n’avait pas su leur en faire cadeau. « Leurs enfants ». Emma aurait donc des frères et sœurs ? L’esprit en ébullition, Thomas observa l’habitation. Deux pièces étaient éclairées. Des voilages assez fins laissaient deviner un salon dont on apercevait une bibliothèque modulaire et une énorme plante tropicale à larges feuilles. Thomas se souvint soudain que Céline avait toujours fait preuve d’une fascination pour les palmiers. Dans la cuisine, il n’entrevoyait que des placards hauts. La porte de la maison s’ouvrit, un homme sortit. Plutôt grand, il lança vers l’intérieur : « Je m’en occupe ! »
Thomas s’éloigna, l’air de rien. Il entendit un roulement, se retourna discrètement et aperçut l’homme — certainement M. Lavergne — qui tirait un container à roulettes d’ordures ménagères jusque sur le trottoir. À peine l’individu eut-il tourné les talons que Thomas revint sur ses pas. Pour ne pas attirer l’attention, il évita de rester planté devant la maison et multiplia les passages. Depuis le trottoir d’en face, il avait une vue plus générale. Il distinguait deux silhouettes. Celle de M. Lavergne et une autre, plus petite, avec une coiffure bouclée. Céline. Même si ses cheveux étaient plus courts qu’au temps où ils étaient ensemble, c’était bien elle. En la voyant bouger en ombre chinoise, il la reconnaissait. La même énergie, le même côté sautillant. Il passait et repassait, évitant les maisons avec les chiens. À chaque fois, comme un moissonneur, il glanait des informations. Elles étaient si nombreuses qu’il était incapable de les analyser sur le moment. Il se contenta d’essayer de les enregistrer. Aucun signe d’Emma ou d’autres enfants. Céline était dans la cuisine. S’il n’était pas parti, s’il n’avait pas choisi de tout quitter pour aller soigner les oubliés de ce monde, c’est sans doute lui qui aurait sorti la poubelle. C’est certainement lui qui se serait approché de Céline par-derrière pour l’enlacer comme M. Lavergne était en train de le faire.
Tout à coup, la dernière vraie conversation qu’il avait eue avec Céline lui revint en mémoire. Elle lui avait conseillé de finir son cursus médical en France. Était-ce un simple avis, ou bien une demande qu’il n’avait pas su entendre ? Il avait répondu qu’il serait plus utile sur le terrain, en Afrique, au Moyen-Orient ou ailleurs, et qu’il passerait son diplôme par équivalence à la première occasion. Il préférait répondre à une urgence que de se soucier de son confort dans les études. C’est même certainement ce jour-là qu’il lui avait emprunté la trousse qu’il utilisait toujours. Savait-elle alors qu’elle attendait un enfant de lui ?
Accaparé par l’observation de la seule femme qui avait été autre chose qu’une aventure dans sa vie, Thomas ne se préoccupa plus ni des chiens ni des voisins. Il la regardait de toutes ses forces. Elle s’affairait, cuisinant, ouvrant des placards, posant un plat ou une casserole sur la table. Elle se tenait là, à quelques dizaines de mètres de lui, à portée de voix, ne soupçonnant même pas sa présence. Il était comme le fantôme d’un passé qu’elle avait peut-être surmonté. Thomas espérait sincèrement qu’elle avait su dépasser son absence pour se construire et trouver le bonheur. À la voir ce soir, on pouvait penser qu’elle y était parvenue et vivait heureuse. Mais l’expérience avait appris à Thomas qu’au-delà de l’apparence d’un instant se cache parfois la douleur d’une vie. Derrière chaque femme, chaque homme, se dissimule une histoire qu’une impression sur le vif ne peut jamais résumer. Céline était vivante, mère et femme, apparemment heureuse dans son couple. Qu’avait-elle dû affronter pour s’en sortir ? Thomas se sentait seul, perdu, rongé par la culpabilité. Il s’était imaginé bouffé par les chiens, mais c’étaient finalement les remords qui le dévoraient.