Abigaël s’immobilisa net, une fois les portes de l’institut médico-légal franchies. L’odeur de cadavre eut l’effet d’un électrochoc et lui fit réaliser qu’elle n’était pas en plein cauchemar. Parce que le temps se prolongeait, parce que les événements logiques se succédaient, implacables, pareils à des dominos chutant les uns après les autres. Parce qu’elle avait conscience de tout. Tout, absolument tout, au détail près, était cohérent.
— Alors, c’est vrai… Tout est vrai. Ils sont morts, Frédéric ?
Elle plaqua une main contre le mur, sa tête tournait.
— Tu ne tiens plus debout, on a fait une bêtise en venant ici, répliqua-t-il. On va retourner à l’hôpital. On va prendre soin de toi, d’accord ?
— Je veux les voir… Ma petite fille… Ma Léa… C’est ton frère qui s’occupe d’elle, tu m’as dit. C’est bien… C’est bien que ce soit lui.
Frédéric était conscient qu’il ne la ferait pas plier. On ne tord pas facilement une barre de fer.
— Il est dans la deuxième salle avec le responsable d’enquête. Je les ai prévenus qu’on allait passer. J’ai aussi expliqué à Palmeri ce que tu m’as raconté tout à l’heure sur les circonstances de l’accident.
Abigaël trouva le courage de se redresser et de s’avancer dans ce vieux couloir sombre et gris, sans fenêtre, pareil à un tunnel séparant deux mondes : celui de la lumière et celui des ténèbres.
Nicolas Thévenin, le garçon de morgue, les attendait avant le sas. Un type costaud d’une trentaine d’années, des lunettes à monture rectangulaire, un bouc taillé au cordeau, des yeux noirs très rapprochés. Il gérait les entrées et sorties des cadavres, répondait aux demandes des légistes. Un concierge macabre qui passait plus de temps avec les morts qu’avec les vivants. Abigaël croisait parfois ce type sans le voir, mais, cette fois, elle eut un regard pour lui, cherchant un peu d’espoir, une étincelle de bienveillance. Il avait reçu les corps de sa famille. Il les avait sans doute rangés, quelques heures plus tôt, dans des tiroirs de morgue, comme on remise une vieille paire de chaussettes au fond d’une commode. Elle cherchait du soutien mais ne lut, dans ses yeux, qu’une froideur coutumière. Cet homme avait-il un cœur ?
Thévenin ouvrit la porte.
— Le docteur Mandrieux vous attend.
Il les accompagna en silence dans la salle d’autopsie, où il faisait presque aussi froid que dehors. Ça puait la mort, la chair rance, l’intérieur d’estomac. Hermand Mandrieux était le portrait craché de son frère Frédéric, avec cinq ans de plus. Une belle ride lui barrait le front comme le souvenir d’un coup de machette. À 40 ans, il était l’un des deux médecins légistes qui exerçaient dans cet IML vétuste, aux salles d’autopsie d’un autre âge. Cette fois-là, il avait le visage chauffé à blanc, les lèvres fines comme des lames de scalpel. Deux autres individus droits comme des piquets se tenaient à ses côtés, l’adjudant Pascal Palmeri, en charge de l’enquête, et l’un de ses collègues. Avant toute chose, les hommes firent part à Abigaël de leur tristesse et de leur soutien.
Elle resta figée à l’entrée de la pièce, les bras le long du corps. Elle connaissait ces lieux morbides, elle souhaitait toujours, dans la mesure du possible, assister aux autopsies liées à ses affaires. Il lui était même arrivé de plaisanter ici, de rire, histoire de décompresser, parce que cette garce de mort ne se laissait pas facilement regarder et que, parfois, il fallait avoir les tripes bien accrochées.
Au milieu de la salle, sur des tables en acier, reposaient deux formes sous des draps bleus, une grande et une plus petite. La lampe Scialytique positionnée au-dessus laissait peu de place aux ombres, hormis dans les plis du tissu. Ce trop-plein de lumière cisaillait les rétines et avait quelque chose d’irrespectueux.
Deux pas en avant… Abigaël avait déjà assisté à une reconnaissance de corps, la dernière datant de l’année précédente. La scène imprégnait encore son esprit : elle, silencieuse dans un coin, à observer un homme qui s’avançait vers la table pour identifier sa femme retrouvée mutilée dans le canal de la Deûle. Une impression de violer son intimité par sa simple présence. Ces moments-là ne devraient pas se partager, or ce jour-là, c’était elle qui subissait. Qu’est-ce qu’elle fichait dans ce trou à cadavres ? La veille au soir, Léa choisissait encore le pantalon qu’elle allait prendre pour le Center Parcs.
Pourquoi ne lui avait-elle pas bouclé sa ceinture de sécurité ? Elle avait mis la sienne, entendu le déclic avec certitude. Pourquoi ne pas avoir été capable de protéger sa fille ?
Le légiste fit le tour de la table et vint à sa rencontre.
— Il faut que je te prévienne : le choc a été d’une extrême violence.
Sa voix se différenciait des autres jours, beaucoup moins assurée, et Abigaël l’entendit soupirer. Elle fixa les draps, là où était censée se trouver la tête de son père. Elle approcha une main vers le haut et souleva. L’horreur. Un amas sanguinolent, un relief déchiré, criblé de verre et de métal, qui la poussa à détourner les yeux. Après quelques secondes, le légiste remit le drap en place et désigna de petits tubes emballés dans des scellés, posés sur une paillasse en retrait. Certains portaient un bouchon violet : destinés à la toxicologie.
— Même si l’identification est difficile, la science les identifiera formellement. J’ai procédé à des prélèvements de cellules dans leur bouche, en présence de l’adjudant Palmeri et du brigadier Lebon, qui vont transmettre les écouvillons au laboratoire de police scientifique pour une analyse et une comparaison ADN.
— Il y avait trois valises dans le coffre du véhicule, intervint Palmeri. La vôtre, celle de votre père et celle de votre fille, je présume.
Abigaël revit Léa lui sourire, râler, la charrier. Un kaléidoscope d’images, de sons qui semblaient jaillir d’une télé grésillant au fond de son esprit.
— Il va falloir que vous nous confirmiez rapidement que les bagages leur appartenaient. Ensuite, nous ouvrirons ces valises et récupérerons de l’ADN sur leurs brosses à dents ou à cheveux, afin de le comparer avec celui des scellés. Pardon d’être aussi procédural dans un moment pareil, mais nous devons être certains des identités.
Il sortit de sa poche un sachet avec une petite clé.
— Cette clé ouvre la valise rose avec les motifs à fleurs. On l’a trouvée dans la poche du blouson de… (Il hocha le menton vers l’autre drap.) Ces valises vont évidemment vous être restituées avec l’intégralité de leur contenu.
Autres images : Léa, mettant la clé de sa valise rose dans sa poche, après avoir rangé son chat en peluche. Le légiste l’amena à l’extrémité opposée de la première table, là où reposait le corps le plus grand, là où elle avait soulevé le drap.
Papa.
— Il portait un pantalon de flanelle gris, une ceinture Hugo Boss noire avec un écusson doré sur la boucle, détailla le légiste. Une chemise bleue, une paire de…
— Oui, oui, il portait ça, le coupa Abigaël. Cette ceinture, je la lui avais offerte il y a longtemps. Il gagnait pas des fortunes, mais il a toujours aimé les belles pièces. Il travaillait encore aux douanes à l’époque et…
Le légiste lui tendit un Zippo arborant la gravure d’une pièce d’échecs : le fou.
— Je me suis dit que t’aimerais le récupérer. Il l’avait sur lui.
Abigaël fit tourner le briquet entre ses doigts. La sensation de serrer un glaçon. Son père ne s’en séparait jamais. Il avait fait graver le fou parce qu’il était un redoutable joueur d’échecs — il ne lui avait pourtant jamais appris à jouer. Elle souleva le drap par le bas, cette fois. Un pied seulement était chaussé d’une de ces bottes en peau qu’il affectionnait tant. Son père et ses airs de justicier, droit dans ses grolles… Elle remonta jusqu’au torse, vit de nouveau les traces de piqûres sur les avant-bras meurtris et rigides. Le tissu lui donna l’impression de lui brûler les doigts, elle le relâcha, tandis que ses yeux s’embuaient.
— C’est bien lui, c’est mon père. Yves Durnan.
Dans la pièce, tout le monde voulait en finir au plus vite. Le silence, perturbé par le froissement du tissu et le ronflement de la climatisation, battait dans les tempes.
Abigaël se décala vers la seconde table et resta figée face au drap. Celui-là, elle ne se sentait pas capable de le soulever. Un geste tellement illogique, inhumain. Hermand Mandrieux vint juste à ses côtés.
— Tu veux que je le fasse ?
— S’il te plaît…
Le légiste s’exécuta. De longs cheveux blonds encadraient un faciès broyé, méconnaissable. L’empreinte en négatif d’un tronc d’arbre. Abigaël, encore une fois, ne put supporter ce maelström d’horreur. Elle tourna la tête et capta un échange de regards entre Frédéric et son frère. La pitié suintait par tous les pores de leur peau.
— Elle avait un signe distinctif sur sa cheville droite, détailla Abigaël. Un petit tatouage semi-permanent en noir et blanc, celui d’un chat. Elle voulait ça pour ses 13 ans. Je n’étais pas vraiment pour, mais ce tatouage devait disparaître d’ici à quelques semaines. Et puis, je voulais lui faire plaisir, à ma petite fille. Ses copines en avaient toutes et… elle aimait tellement les chats. Oh, mon Dieu…
Abigaël mit ses poings fermés devant sa bouche. Chaque inspiration lui déchirait la poitrine. Puis elle se dirigea vers l’autre extrémité de la table, souleva le drap en douceur, dévoilant deux jambes nues et féminines. Des jambes de gamine, blanches comme du talc. Sur la cheville droite, le tatouage du petit chat avec ses oreilles bicolores.
Abigaël sentit ses muscles la lâcher et s’effondra.