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C’étaient d’étranges photos signées Abigaël Durnan qu’on remarquait en premier lorsqu’on pénétrait dans son bureau, une petite pièce mansardée adjacente à sa chambre à coucher. Chacune d’entre elles résultait de dizaines d’heures de travail, à traiter numériquement des photos issues de banques de données, faire des montages, imprimer, découper, coller. Elles étaient encadrées et alignées à mi-hauteur sur les murs. Des fresques démentes, cauchemardesques. Une femme sans bras au visage de chien, aux jambes brisées façon puzzle, qui brûlait dans l’orage comme un oiseau de feu. Des jumeaux albinos, figures nacrées et cheveux blancs plaqués, leurs corps d’anges lardés de cicatrices, de clous, de lames de rasoir, flottant juste au-dessus de la surface d’une eau noire comme de l’huile de vidange. Un peu plus vers le fond, l’ombre gargantuesque d’un bâtiment fouetté par la pluie, sans doute un manoir ou un vieil hôpital psychiatrique, traversé de centaines d’épées géantes et d’éclairs.

L’eau, le feu, les cassures, les cicatrices, chaque fois. Mort et vie s’épousant dans un baiser fougueux. Avec les jeux d’éclairage et d’ombres, ces œuvres démentes glaçaient le sang et semblaient avoir été créées par un psychotique. Or elles sortaient juste du cerveau d’une femme de 33 ans, diplômée en criminologie et en psychologie, titulaire du certificat d’études pénales, experte auprès des tribunaux de Lille et Douai. Phobique de l’eau — mer et piscine — et narcoleptique.

Au fond de l’antre, punaisées sur un tableau rectangulaire situé au-dessus d’une table en teck plaquée contre un mur, des photos d’enfants. Et il ne s’agissait pas de montages, cette fois. Un patchwork de sourires francs, de frêles silhouettes, de postures juvéniles. Ici, une gamine — Alice — assise au pied du phare de Ploumanach, dents blanches et innocence sous le soleil. Là, un garçon — Arthur — en tenue de footballeur, un ballon signé Zidane sous le bras. Des tranches de vie et des moments d’intimité qui, dans un monde normal, n’auraient jamais dû sortir du cercle familial. Mais en ce mois de décembre 2014, on ne vivait plus dans un monde normal depuis bien longtemps, et Abigaël le savait mieux que quiconque. Ce bureau, ces visages, ces livres sur les pires criminels de la planète, ces armoires fermées à clé, débordantes d’affaires toutes plus sordides les unes que les autres en étaient les témoins criants.

— Il est 3 heures du mat, Abi, c’est l’heure. Léa nous attend.

Abigaël était assise face aux visages d’enfants qu’elle connaissait par cœur — Arthur, avec sa petite mèche blonde et son nez retroussé, Victor, avec ses taches de rousseur semées sur ses pommettes hautes et son front, Alice, la belle Alice, d’une beauté d’héroïne de conte… — , quand la voix de son père résonna aussi fort que celle sortie d’un mégaphone. La preuve qu’elle somnolait, à la frontière entre le rêve et l’éveil. Roulement de nuque. Yves se tenait sur le seuil du sanctuaire, s’interdisant d’y pénétrer. Il fixait les photos surréalistes que sa fille fabriquait avec patience — et non sans talent — depuis quelques années, retranscrivant les scènes effroyables de ses cauchemars.

— Prends ta valise, fit-il en se frottant les épaules comme pour se réchauffer. On se met en route. Le chalet est réservé au Center Parcs pour 9 heures.

En deux ans seulement, Abigaël avait vu son père décrépir. Dix kilos en moins, les joues creusées, le crâne chauve, loin de cette brosse militaire portée durant ses années de service au sein des douanes françaises. À 56 ans, il en paraissait aisément dix de plus.

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée, papa. Tu débarques hier avec, bille en tête, l’idée d’aller dans ce Center Parcs je ne sais où. Je travaille sur une grosse affaire et…

— Une grosse affaire que les gendarmes traînent depuis des années, si j’ai bien compris.

— Pas des années, papa. Neuf mois. Exactement neuf mois depuis le premier rapt, celui de la petite Alice. C’est elle, là, sur la photo.

Yves fixa le portrait de la gamine et détourna les yeux.

— Je te demande juste un week-end. Deux petits jours. Lundi matin, tu seras au travail et, moi, je serai reparti. Tu peux bien m’accorder ça, non ? Un peu de temps avec ma fille et ma petite-fille, loin de… de tous ces visages. Bon sang, Abi, comment tu peux travailler dans un endroit pareil ?

— Le lieu où je bosse n’est pas le sujet. Le sujet, c’est : tu débarques, tu nous offres un week-end et, après, on ne te revoit plus pendant des mois. Quand t’étais douanier, c’était pareil. Tu disparaissais, comme ça, sans jamais rien expliquer.

— J’étais en opération et…

— … et nous, on t’attendait avec maman. Mais maintenant, tu n’es plus en opération. Et visiblement, les vieilles habitudes ont la vie dure.

Décelant de la peine sur le visage de son père, elle modéra ses propos : mieux valait ne pas le contrarier avant la route.

— Très bien, on va au Center Parcs. Léa est contente que tu sois venu et, même si je ne le montre pas, moi aussi.

Elle se dirigea vers sa chambre et fit sa valise. Contrairement à son bureau, la pièce ressemblait à un intérieur de congélateur. Murs et plafond blancs, lit monoplace au centre, ampoule nue, pas de décoration. Abigaël ne voulait prendre aucun plaisir à être ici. Cet endroit n’était pas celui où elle dormait, mais celui où elle cédait la place à sa narcolepsie.

Dans ses bagages, elle rangea, au-dessus d’un roman policier et à côté de ses médicaments, un cahier et un stylo.

— On avait dit pas de boulot.

— Ce n’est pas du boulot, c’est un journal. Un cahier de souvenirs et de rêves, plus précisément. Une idée de ma neurologue.

— Tu transposes déjà tes cauchemars en photos. Pourquoi les écrire, maintenant ?

— Je t’expliquerai…

Yves poussa un soupir.

— Ta narcolepsie ? Le traitement est pourtant efficace, non ?

— Il l’a été pendant dix ans. J’ai encore deux ou trois envies de dormir journalières, je n’ai plus que quelques cataplexies occasionnelles mais… depuis quelque temps, il y a certains phénomènes nouveaux assez inquiétants. Il va sûrement falloir adapter la posologie de mes médicaments.

Les cataplexies étaient l’un des principaux symptômes de la narcolepsie. Très différentes des envies de dormir, elles se manifestaient par des pertes instantanées du tonus musculaire à n’importe quel moment de la journée et sans altération de la conscience. Abigaël pouvait être au cœur d’une discussion et, la seconde d’après, se retrouver au sol, incapable de bouger pendant plusieurs minutes, bien qu’elle fût éveillée et consciente. Il suffisait qu’elle ressente une émotion très vive — joie, tristesse — pour que cela ait des chances de se produire, sans être pour autant systématique. De ce fait, elle évitait de conduire — surtout lorsque Léa l’accompagnait — et se déplaçait en transports en commun, principalement en bus et en taxi.

À cause de ces cataplexies, son enfance avait été un enfer. À 13 ans, elle avait coulé comme une brique au fond de la mer. Arrêt du cœur, son petit corps qui s’arc-boute sous les électrochocs, réanimation aux portes de la mort. À 15 ans, suite à une chute de vélo, elle s’était planté le tube d’acier du guidon dans la gorge et avait été à deux doigts de se déchirer le larynx. À 19, explosion du genou. Os irrécupérable. Chutes, accidents, blessures. Son corps relatait l’histoire de sa maladie, à grand renfort de cicatrices, de fractures, de plaques métalliques. Durant ses années d’école, elle avait traîné tous les surnoms : Trakéo, Machine, Frankenstein, Miss Puzzle.

Heureusement, avec son traitement et l’évolution des recherches sur la narcolepsie, les cataplexies s’étaient raréfiées, les chutes avaient presque cessé, Abigaël avait pu mener une existence quasi normale à partir de 19 ans, faire ses études à Lille et obtenir ses diplômes tout en élevant seule sa fille. Léa était née de l’aventure d’un soir avec un autre étudiant qui n’avait pas souhaité reconnaître l’enfant. Abigaël aimait sa fille. Léa… Son défi, son médicament, le fruit de son combat, de sa colère. Un doigt d’honneur à la narcolepsie.

Père et fille rejoignirent Léa dans la cuisine où elle buvait un verre de lait. Ils chargèrent les valises dans le coffre de la berline noire, transis par un froid à couper les jambes. Au dernier moment, Léa courut jusqu’à la maison et ressortit avec une peluche de chat noir abîmée. Un doudou offert par sa mère à sa naissance, qu’elle ne quittait jamais même si, au seuil de l’adolescence, elle en avait presque honte. Dans ces moments-là, Abigaël se rassurait : sa fille — sa grande Léa qui voulait grandir trop vite — restait une enfant.

Léa ouvrit le verrou de sa valise rose aux motifs à fleurs, y glissa la peluche et la referma. Puis elle enfonça la clé dans sa poche.

— Ah, les préados et leur culte du secret, fit Abigaël avec un sourire. On ne va rien te voler, tu sais ?

Léa lui adressa une petite grimace pour la narguer et s’engouffra dans la voiture. Abigaël espérait que ce week-end les rapprocherait, toutes les deux. Ce salopard de Freddy était pire qu’un amant. Elle s’installa à côté de son père qui avait déjà mis le contact.

— Ton phare avant gauche ne fonctionne pas.

— Tu vas dire à tes collègues gendarmes de m’arrêter pour ça ?

Yves essayait de plaisanter, mais l’humour d’un douanier se résumait à des blagues qui ne faisaient rire que d’autres douaniers. Abigaël se tourna vers sa fille.

— Mets ta ceinture, Perlette d’Amour chérie.

Léa cala un oreiller entre sa tête et la portière en grimaçant.

— C’est quoi ça, « Perlette d’Amour » ?

— C’est notre petit truc rien qu’à nous… Elle a horreur que je l’appelle comme ça et elle est susceptible en ce moment. Ça sent l’ado amoureuse…

Yves se retourna.

— C’est vrai, ça ?

— N’importe quoi, grogna Léa. Elle délire, comme d’hab.

Yves mit le chauffage à fond. Il démarra. En route, il ouvrit une Thermos de café brûlant et en versa dans un gobelet en plastique, qu’il tendit à sa fille.

— Tiens, bois une goutte, ça te réchauffera. Il fait un de ces froids…

Abigaël prit le gobelet et jeta un coup d’œil en direction de son père.

— Qu’est-ce qui se passe, papa ? T’as changé, c’est dingue. T’as perdu du poids, t’as l’air fatigué.

— Ça va.

— Pourquoi t’as démissionné ?

— Et toi, pourquoi tu me parles de ça maintenant ?

— Parce que je n’ai jamais pu avant.

— J’avais 54 ans. J’en avais marre des douanes, des missions, des planques. Combattre le trafic de drogue, c’est vider l’océan avec une petite cuillère. Et un jour, ça te… (Il ravala sa rancœur.) Enfin bref, à cause de ce fichu métier, je ne t’ai pas vue grandir, et aujourd’hui… c’est impossible de percer la coquille qui t’entoure. Je n’arrive plus à me rapprocher de toi.

Abigaël remarqua le léger tremblement de ses mains sur le volant.

— Je suis bien dans ma petite maison de pêcheur. C’est pas loin de la mer, je me repose, je vivote. Ça me va, tu sais.

— Et tu lâches à quelques années seulement de la retraite ?

— On verra bien si tu seras encore psy quand t’auras mon âge. En tout cas, j’espère que tu comprendras avant moi qu’il y a d’autres choses à faire dans la vie qu’écouter les plaintes des gens et se battre contre des moulins à vent. Que tu sois là ou pas, les crimes, les trafics existeront toujours.

— Mais au moins, j’aurai apporté ma petite pierre à l’édifice. J’aurai été utile et peut-être que j’aurai sauvé quelques vies.

Les yeux d’Yves s’évadèrent vers le rétroviseur en direction de sa petite-fille.

— Elle te ressemble tellement. C’est toi que j’ai l’impression de voir quand tu étais jeune. Même physique, même caractère.

Abigaël eut un regard triste. Son père le remarqua.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Depuis quelques mois, j’ai fait un tas de tests, d’examens. Je ne voulais pas t’en parler sans être certaine mais… il se passe quelque chose de grave…

— Explique.

— Au fil du temps, certains de mes souvenirs les plus anciens s’effacent par blocs plus ou moins importants. Il y a un tas de trous dans mes souvenirs d’enfance. Je me vois encore bien à mes 13, 14 ans. Mais avant, tout est flou.

— Mon Dieu…

— Ma neurologue pense que c’est peut-être le Propydol qui cause ces dégâts sur le long terme, mais elle n’en a aucune certitude, il n’y a jamais eu d’autre cas avéré. Comme si chaque goutte de ce médoc détruisait une infime partie de ma cervelle, s’attaquait aux neurones comme de l’acide et déconnectait définitivement les souvenirs. On cherche des solutions. Mais pour l’instant, j’ai besoin de ce médicament, sinon, je fais dix cataplexies par jour et je ne peux plus vivre. C’est l’une des raisons pour lesquelles je note mes souvenirs et mes rêves. Ça me permet de tenir un cahier de ma vie. De mettre sur papier les jours qui s’écoulent. Pour plus tard au cas où ça empirerait, tu comprends ?

Son père eut à son tour le regard triste. Il préférait intérioriser, absorber et éviter les mots. De ce fait, elle aussi se tut et observa la route, avec une telle peur de l’avenir, de cette maladie imprévisible nichée au fond de son cerveau. Que sommes-nous, sans mémoire, sans souvenirs, sans le rappel de ces visages, de ces voix qui ont accompagné nos existences ? Juste un point sur la courbe du temps ? Une fleur qui a éclos, mais sans parfum ni couleur ? À 50 ans, ne saurait-elle plus qui elle était avant ? Aurait-elle oublié toute la jeunesse de Léa ? La grossesse, la naissance, les premiers anniversaires ? Elle fixa la lumière des phares, se comparant à cette route éclairée sur trente mètres. Un bloc d’asphalte sombre, dont la trace s’effaçait dans l’obscurité au fur et à mesure que la voiture avançait.

Son père releva ses manches pour conduire — malgré tout, Abigaël se rappelait qu’il avait toujours fait ça, hiver comme été, et elle remarqua les nombreuses traces de piqûres sur ses avant-bras. Ça ne collait pas à son physique de guerrier. Elle préféra ne rien dire mais se promit de mettre les choses au clair un peu plus tard, persuadée que ce week-end était un prétexte et qu’il avait, lui aussi, quelque chose de grave à leur annoncer.

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