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L’histoire du roman policier débutait par une disparition d’enfant dans un village de montagne proche de Gap, dans les Hautes-Alpes, pendant l’hiver 2008. Le petit s’appelait William Lafonge, il avait 11 ans. L’auteur adoptait le point de vue d’un policier de la Criminelle, un type sombre et énigmatique, plutôt asocial, à qui il collait, en tant que coéquipière, une flic spécialiste des disparitions, fraîchement débarquée de Paris. Valérie Lazinière, 35 ans. Blonde aux yeux bleus, assez grande et athlétique, sans enfant. Ses parents morts dans un accident de voiture deux ans plus tôt. De surcroît, elle avait été violée l’année de ses 16 ans.

Abigaël ressentit un frisson à ce moment-là. Si l’on omettait le viol, le personnage de Valérie Lazinière lui ressemblait, certains points communs étaient même assez flagrants. Néanmoins, une fois qu’elle eut remarqué l’étrange coïncidence, difficile d’être embarquée par la lecture. Un style lourd, et certaines erreurs dans les procédures d’enquête qui l’énervaient. En cas de disparition avérée, on déployait normalement la grosse artillerie : forces de police ou de gendarmerie mobilisées, hélicoptères, voire mise en place du plan Alerte enlèvement. Dans le roman, on ne restait qu’avec les deux enquêteurs principaux qui portaient l’enquête à eux seuls et qui, Abigaël le sentait venir, n’allaient pas tarder à coucher ensemble.

Les deux flics interrogeaient les parents, les voisins, les commerçants… Découvraient trois ou quatre indices sans valeur. L’enquête piétinait, et le livre aussi. Les héros couchèrent ensemble au chapitre 7. Pour relancer l’intrigue, l’auteur avait décidé de se placer, de temps en temps, du point de vue de l’enfant, enfermé dans le noir, apeuré, qui suppliait à travers une grosse porte en bois — celle représentée sur la couverture — qu’on le laisse sortir.

Abigaël allait remettre sa lecture à plus tard quand un rebondissement lui fit l’effet d’une bombe dans le ventre : les policiers venaient de recevoir une lettre anonyme au commissariat. À l’intérieur, quelques mots tapés à l’ordinateur sur une page blanche : « À quatre, j’arrêterai. Le temps est compté. Tic-tac, tic-tac. »

Abigaël se rua sur son tableau en liège, à côté de l’ordinateur, et observa le scan de la lettre reçue à la brigade au tout début de l’affaire Freddy, en mars 2014. « Il y en aura trois autres. Pas un de plus, pas un de moins. »

Qui était ce Josh Heyman ? Le pseudonyme d’un Français ? Un Américain ? La presse s’était emparée de l’affaire Freddy à l’époque, cette lettre avait fuité dans les médias. Heyman s’était-il inspiré en partie de leur enquête ? Le roman avait vu le jour voilà plus de deux mois, si l’auteur l’avait écrit au cours de l’année précédente, c’était fort possible.

Abigaël n’eut plus vraiment de doutes quand les deux policiers du roman découvrirent, peu de temps après un deuxième enlèvement, non pas des vêtements sur un épouvantail, mais une dent de lait appartenant à la première victime. Le kidnappeur, lui, l’envoyait directement aux parents de l’enfant. Encore plus pervers.

Elle ne lâcha plus le roman. À partir de la moitié du livre, l’auteur se mit à sombrer dans l’horreur absolue et les pires déviances, notamment d’ordre sexuel. Le style de l’écriture changeait, plus âcre, plus… dément. Oui, dément, c’était le mot. Abigaël imaginait l’écrivain fou en proie à ses démons et, encore une fois, la scène d’ouverture d’Apocalypse Now — la caresse de la folie — lui revint en tête.

Dans l’intrigue, il était question de réseaux de traite des êtres humains, de sadisme, avec des ramifications en Belgique et en Roumanie. De forums interdits, où des hommes s’échangeaient des photos de gamins. Heyman livrait des descriptions à vomir, embarqué dans ses propres ténèbres. Il avait imaginé la suite de son histoire, s’éloignant peu à peu de leur véritable affaire. Logique, puisque les enquêteurs de l’équipe Merveille 51 avaient fini par faire barrage à la presse et ne plus divulguer la moindre information. Et puis les investigations continuaient encore aujourd’hui et le livre, lui, était déjà publié.

Elle but une autre tisane et en revint au roman. Frédéric n’allait pas tarder à rentrer. Il ne restait plus que deux enfants sur quatre enfermés dans les caves — les deux derniers kidnappés, Quentin et Corinne. Les autres avaient été emmenés par « des diables ». Quentin ignorait où, et pourquoi. Vingt jours que le garçon croupissait dans ces caves. La veille, l’homme au visage inconnu lui avait arraché une dent avec une pince de chantier. Et le lendemain, Corinne, 11 ans, petite brune aux yeux noirs, se trouvait là…

Quel sort leur réservait-on ? Qu’advenait-il de ces enfants ? Le chapitre se focalisait sur Corinne, tout passait par son point de vue. Une enfant terrifiée, réclamant ses parents, grattant le sol avec ses doigts. Quand elle demanda à Quentin depuis combien de temps il croupissait dans sa cellule et qu’il lui répondit longtemps, elle hurla.

Accrochée aux pages, Abigaël se plongea dans leur dialogue, page 387.

« Celui qui nous fait ça nous donne à tous un surnom, murmura Quentin. Moi, c’est Cro-Magnon. Je sais pas pourquoi il m’appelle comme ça. Et toi ? Il t’a déjà donné un surnom ? »

Abigaël tourna la page, les ongles au bord des lèvres.

Ses yeux se fixèrent sur la première ligne et s’écarquillèrent.

« Oui, répondit Corinne. Il m’a appelée Perlette d’Amour. »

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