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Les trois jours sont passés… 8 janvier 1463 à l’aube, en longue robe noire, un baluchon sur l’épaule et, dans ma bourse, les écus de Dogis aux trois fleurs de lys, je fais mes adieux à maître Guillaume. Sous l’enseigne de La Porte Rouge, nous nous enlaçons sans rien dire. Finalement, on ne s’est jamais beaucoup parlé tous les deux et c’est au moment de se quitter qu’on s’en rend compte. Adieu… Je ne suis pas en grande forme et le chanoine est très âgé. Alors, dans dix ans… Il est inutile de rêver, c’est la dernière fois qu’on se prend dans les bras…

Jean Bezon sur son cheval, encombré de ceintures et d’armes, assiste à la scène puis remue le moignon de son bras mutilé :

— Allez, on y va !

C’est la cérémonie d’avant bannissement. On me passe une corde symbolique au cou. Quelqu’un badigeonne d’huile mon front puis m’oblige à le frotter contre le bois d’un pilier de la potence de Saint-Benoît-le-Bétourné. La tête baissée et les pupilles relevées, j’aperçois, là-bas, mon tuteur encore sous son enseigne. Poings entièrement paralysés au bout de ses bras le long de la soutane, de sa tête de cerise, il regarde ce spectacle judiciaire — un cauchemar auquel il n’aurait jamais voulu assister. Pleurant les frasques de son filleul dévoyé, il n’attend plus, pour lui-même, que la mort et rentre chez lui.

Ça grésille dans une bassine. Un bourreau en sort, au bout d’une tige, un fer rougi et, alors qu’on me bloque la tête, il me l’écrase sur le front, me marque du signe infamant des bannis de la capitale — la lettre majuscule « P » pour Paris et sa région. Le fer brûle, attaque l’os, la cervelle a chaud… mais je ne pousse aucun cri. Je sais maintenant, dans la douleur, continuer à respirer…

Ensuite, nous remontons la rue. Le lieutenant criminel, coiffé de son casque à cornes, roule ses yeux globuleux sur les serruriers, marchands de bois dits « bûchers », fileuses et ouvrières, raccommodeurs d’habits, qui me regardent passer.

Bezon tire les rênes de son cheval et dans une confusion de cape marron, de tunique à blason orange, de cotte de mailles, il tend son moignon vers moi et tonne, au petit matin, d’une voix qui laisse impression sur les gens :

— Observez-le bien !… et rappelez-vous qu’en cas de retour, chacun d’entre vous peut tuer un banni comme un chien en toute impunité !

J’accueille la semonce avec désinvolture. À l’ombre bleutée des remparts, sur les planches du pont-levis de la porte Saint-Jacques, on me tend un registre et me dit : « Tu vas signer. » Je trace une grande croix m’excusant de ne plus savoir écrire.

Deux hommes d’armes à cheval me mènent toute la matinée jusqu’aux limites de la prévôté. Je marche, derrière la monture de l’un d’eux, au bout d’une longe attachée à mes poignets. En haut d’une colline, au moment de séparer, ils me délient :

— Alors maintenant, tu vas tout droit et tu ne reviens plus avant dix ans…

Ils me recommandent à Dieu puis tirent les rênes et font volte-face vers Paris. Ils rentrent au pas de leur cheval, tout en se tournant pour me regarder…

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