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En juin, Paris a l’odeur des rosiers en fleur et le goût de la cerise. Les cerisiers, surtout, s’épanouissent dans la ville. Griottes, guignes, marasques, croulent des branches derrière des murets d’enclos ecclésiastiques, de jardins d’hôtels particuliers auxquels on n’a pas accès. Des sergents à verge circulent dans les rues en tapotant leur baguette de bois qui sert à corriger. Ils surveillent les chapardeurs, grognent en rappelant que : « Sur ordre du prévôt, si un enfant est pris, franchissant une barrière, les lèvres trop rouges, il sera fouetté au sang avec une branche de groseillier au cul d’une charrette ! » Pourtant la cité entière scintille de ces fruits charnus.

À leur forme, on dirait des petits cœurs rouges que les oiseaux qui ont gelé pendant l’hiver auraient laissés, pendus aux branches. De jeunes pillards, de jeunes enfants ?… en tout cas une profusion d’oisillons chanteurs — rossignols, geais, tourterelles, chardonnerets, hirondelles — se moquent bien de la loi du Châtelet et se jettent contre ces cœurs qui éclaboussent les becs d’un jus de bonheur.

Un papillon monte et descend, plane et vire. Le soleil du matin paillette chaque fleur d’une humide étincelle. Sur l’île Notre-Dame où nous traînons avec ma mère, les gens disent que Paris sera bientôt repris aux Anglais, que les offensives se multiplient aux abords de la capitale, à Charenton, Vincennes…

En petit sarrau de toile grise élimée et chaussé de sandales en corde rafistolées, je regarde les tirs d’arc et d’arbalète. Soixante arbalétriers bourguignons et les cent vingt archers de la ville s’exercent sur des cibles — hommes de bois peints en noir et blanc qui me font peur quand ils tombent parce que je les avais crus vivants. Au ronflement des flèches, des pigeons s’envolent.

Une mômerie d’une vingtaine de petits mendiants musiciens arrive sur l’île, jouant flûtes et tambours. Ils ont des airs absolument canailles et la bouche maculée de rouge jusqu’aux joues. Certains ont mon âge à moi qui marche et qui parle :

— Elles sont bonnes !

— François !

Venu m’asseoir entre un bonhomme et ma mère sur un muret au bord du fleuve, j’ai pris une cerise dans le petit panier du gros monsieur assis à côté. Ma mère me gronde. Le gros monsieur en robe noire m’excuse : « La jeunesse est un peu gourmande. » Puis il cherche dans son panier deux paires de cerises aux tiges qui se rejoignent, me les accroche de chaque côté du visage comme des pendants d’oreilles, en cherche d’autres :

— Tiens, en voilà aussi pour faire des bijoux à ta mère.

Celle-ci, sous son serre-tête noir et voile de paysanne qui recouvre ses épaules, refuse. J’insiste : « Mais si, tu seras encore plus jolie ! » Le gros monsieur insiste aussi : « Mais oui, madame ! Des cerises, j’en ai plein mon panier. Mets-les à ta mère ! » Les yeux rayonnants comme un jour de fête, je force et déplace le serre-tête qui entraîne aussi le voile s’envolant au-dessus de la Seine. Ma mère a des cheveux blonds courts et pas d’oreilles.

Les enfants de la mômerie s’arrêtent tout net de jouer et un rouquin tambourineur aux cheveux drus coupés en brosse, le visage grêlé de taches de rousseur, tend sa baguette vers ma pauvre mère et s’exclame :

— Ouh ! Elle n’a pas d’oreilles ! Elle n’a pas d’oreilles !…

Les autres battent en chœur sur la peau de chèvre des tambours, lancent des sifflements stridents de flûtes et hurlent aussi :

— Elle n’a pas d’oreilles ! Elle n’a pas d’oreilles !

Dans le vacarme des notes désaccordées et des cris, des gens se retournent. Paumes jetées aux tempes et les doigts tendus en étoile, ma mère part en courant sous les quolibets et les insultes. L’un des gosses crie au rouquin :

— Hé, Robin Dogis ! Ses oreilles, elle a dû les mettre dans la soupe pour donner du goût ! Ton frère dit que les oreilles de pource parfument le potage !

Je suis abasourdi. Le gros monsieur désolé en robe noire court après ma mère et la rattrape par le bras sur le pont :

— Pardon madame ! Je suis le chanoine de Saint-Benoît-le-Bétourné. Si vous avez un jour besoin d’aide, venez me voir…

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