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Le jour suivant à l’aube, quand je sors en maraude de cette auberge à la croisée de deux voies royales, l’aubergiste me regarde déduire, d’après la position du soleil, la direction du nord.

— Ce grand chemin mène à Nevers, m’indiquet-il.

— Je vais plutôt passer par les champs, dis-je en m’en allant.

— Ceux qui préfèrent se tordre les pieds dans les sillons craignent de croiser les soldats du duc sur les routes…, marmonne l’aubergiste à sa femme qui l’a rejoint sur le pas de la porte.

— Ou les brigands, Guillebert.

— Les brigands vont partout, Hélène.

Baluchon de toile noué au bout d’un bâton sur une épaule, je marche une bonne partie du jour et me distrais du spectacle de la campagne. Là-bas, des loups obliques font ripaille et c’est plaisir que de les voir agiles, les yeux verts, aux pattes souples sur des cadavres mous de jeunes paysans.

À l’entrée d’une forêt, j’aperçois, dans la fange d’un fossé profond, une carcasse humaine dont la faim torve d’un autre loup fugace vient de disloquer l’ossature à demi.

Je m’assois à côté pour la collation et je déguste jambon, fromageon, noisettes et pommes sauvages lorsque, derrière moi, une voix me demande quelque chose comme la bourse ou la vie. D’où rixe !

Je saisis mon bâton et me retourne pour lui en frapper un grand coup dans sa gueule mais il est autrement plus fort que je l’espérais. Très laid, il louche penché sur moi. La braise de ses yeux luit. Ses trois compères sortent d’un fourré, dague au poing, et l’enchantement de la campagne cesse et disparaît.

L’affreux bigleux lève haut un gros couteau à large lame pour égorger les pourceaux. Il me vise un œil donc il va frapper l’autre puisque ses yeux à lui se croisent les bras. De son poing gauche, il m’attrape par l’encolure et me soulève du sol. La chaînette autour de mon cou s’échappe de ma tunique et rebondit sur son poignet. Son strabisme s’arrête sur la coquille Saint-Jacques en argent qui pend au bout. De la pointe de son couteau, il la retourne, découvre dedans un petit rubis :

— Tu es un Coquillard ? Il me relâche par terre où je tombe.

— Mais pourquoi tu ne l’as pas dit ? Tu sais que t’as failli être occis !

Je me relève tandis qu’il se présente :

— On m’appelle Simon Le Double. Les autres sont également Compagnons de la Coquille.

Je les salue : « François Villon… »

— Ah, c’est toi, le poète de Colin ? Tu vas aussi à Montpipeau assister à sa pendaison ?

J’en écarquille des yeux tout ronds.

— Tu ne savais pas ?… me demande celui qui maintenant me claque sa main dans le dos tandis que les trois autres se partagent mon fromageon et mes noisettes. Dans votre affaire du collège de Navarre, vous avez tous été dénoncés par un dénommé Guy Tabarie.

Je suis suffoqué mais cherche à donner le change : « Comme quoi, il ne faut pas trop exiger de ses amis… »

— C’est à ce prix-là qu’il a été gracié. Tu sais que t’es devenu une idole, toi, à Paris ?

— Ah bon ?

— Les jeunes n’y parlent que du fameux Villon mais tu es aussi très attendu par les sergents du prévôt. J’espère que ce n’est pas là que tu voulais aller parce que sinon, le cou frotté d’huiles, tu balanceras vite à Montfaucon.

Je crois que, gentil, ce Coquillard est encore plus laid. Finalement, la méchanceté lui va mieux au teint. Il continue :

— Petit-Jean, le bon fouteur, a été enfermé dans un sac et jeté à la rivière. Les soldats ont dû utiliser la bombarde pour abattre Dom Nicolas… Et dans trois jours, ils vont garnir du fil à plomb le gosier de notre roy.

— Eh bien dis donc…

— L’énergique procureur de Dijon, Jean Rabustel, a décidé de nettoyer le pays des Écorcheurs. En un mois, huit Compagnons ont été pendus et douze décapités. Colin nous a fait savoir qu’il voudrait qu’après sa mort nous allions tous faire un tour entre Bâle et Strasbourg, la région natale du procureur où vit sa famille. Tu viendras avec nous ?

— Oui.

— Ça promet de la liqueur… Je sais qu’en jargon coquillard, il parle de sang.

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