13

Je descends la rue Saint-Jacques vers la Seine. L’accent bourguignon de mon tuteur me hèle :

— François, l’école, c’est dans l’autre sens !

Ah !… Je pivote sur mes talons, ma robe s’envole et je remonte la rue en direction des remparts. Sur le pas de sa porte, près du bedeau, le chanoine lève la tête vers le cliquetis de deux chaînes qui pendent.

— Où est passée notre enseigne ? Est-ce vous, Trassecaille, qui l’avez décrochée pour la nettoyer ?

— Non.

La rue est émaillée d’échoppes où travaillent des artisans du cuir, des fileuses, des fabricants de clous, des drapiers… En face, le pont-levis de la porte Saint-Jacques est baissé. Des charrettes y sont contrôlées par des gardes. Derrière, c’est la campagne attractive. J’irais bien me promener vers les vignes de Bagneux. Je continue tout droit lorsqu’on m’attrape par une oreille que l’on tire fort à me décoller du sol. C’est Martin Polonus, l’opulent doyen du collège de Navarre. Il est vêtu d’une robe brune à capuchon fourré de menu vair et porte quelque chose enveloppé sous un bras. Il m’entraîne jusqu’à l’école. Aïe ! Aïe ! Aïe !

Nous grimpons un vaste escalier de pierre et au premier étage entrons dans un réfectoire ressemblant à une salle de château fort où l’on s’enrhume.

— Veuillez excuser mon retard, lance le doyen aux élèves, mais j’ai trouvé un écolier qui a failli l’être bien plus que moi. On ne l’a pas vu depuis deux jours et — est-ce le manque d’habitude ? — il a failli louper l’école malgré l’enseigne jaune et bleue aux couleurs du ruban de sa faluche. Il partait dans la campagne… Peut-être avait-il mieux à y faire ?…

Dans la salle incommode où l’enseignement se distribue à la cantonade, un tronc d’arbre crépite dans la cheminée. Les élèves riches sont assis près du feu sur des bancs. Les pauvres se les gèlent par terre au fond du réfectoire. Moi qui suis d’une classe intermédiaire, je m’assois au milieu sur une botte de paille.

Martin Polonus va à sa haute table écritoire. Quelques piles de livres manuscrits sont posées au sol sur les dalles de pierre. Le professeur désenveloppe ce qu’il portait sous le bras et raconte :

— Je reviens de la rue de la Parcheminerie où j’étais allé déposer un manuscrit chez un relieur. En sortant, j’ai voulu m’acheter un morceau de pâté dans la charcuterie d’en face tenue par un rouquin de votre âge qui écrivait sur sa vitrine : « Changement de propriétaire ». Et là, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que ce jeune charcutier, en guise de cadeau de bienvenue à ses nouveaux clients, enveloppait les tranches de sa première terrine — un produit entièrement maison a-t-il insisté ! — dans des feuilles de parchemin sur lesquelles sont écrits les vers d’une balade signée… François Villon.

Tout le monde en est très étonné. Et moi aussi !

« Je vais vous en faire la lecture car c’est assez édifiant… Ah, vous verrez, nous sommes loin des rassurantes pastorales du pâtre Franc Gontier que j’aime tant vous faire étudier. Bergers et bergères faisant contenance de manger noix et cerises… Monsieur François Villon n’a pas écrit cela car il n’est pas l’évêque Philippe de Vitry. Dans son texte mécréant, plane une angoisse alors que la poésie se doit d’être légère et joyeuse », dit le doyen. Et dès lors, il se met à baver ma ballade. Il crache sur ma rose. Il bégaie et prolonge chaque syllabe avec un ricanement de haine concentrée : « Dites-moi où-hou-hou… » Il imite le loup. Il dit cela d’un ton… en fronçant avec un frisson son abdomen proéminent, avec un ton si affreux… Les élèves des premiers rangs, enfoncés dans leur ventre, tournent vers moi leur haleine épaisse et chaude comme celle des vaches. Certains ricanent, d’autres s’étonnent. Quelques-uns s’intéressent. Il y en a un, nommé Tabarie, qui, pouce en l’air, me fait un clin d’œil.

Et tandis que Polonus déroule mon texte pour me faire sombrer sous l’insulte universelle, je repense à Robin Dogis, à ce qu’il a fait de son frère bouilli, à la fille avenante à gros tétins de La Mule qui, pendant l’exécution, nous servit des hypocras…

J’attends que l’autre ait fini. J’étends mes bras, je soupire, j’étends mes jambes… Je sens des choses dans ma tête, oh ! des choses… Des effluves mystérieux secouent mon âme et ma jeune chair.

Martin Polonus a des petites lèvres serrées en cul de poule et tendues en avant comme s’il lançait continuellement des petits baisers à tout un chacun : « Hou, hou ! où sont… » Il s’interrompt et s’adresse à moi : « N’avez-vous jamais entendu parler du Paradis, de l’Enfer, ni même des limbes, monsieur Villon ? Mais où pensiez-vous donc que les morts pouvaient aller ? » dit-il, tenant aussi son pâté. De la lame d’un couteau, il s’en sert un morceau qu’il renifle. Il a l’air de trouver que le pâté pue : « Une odeur de… »

Moi, j’ai les jambes écartées. Il se trouble : « Je constate là-dedans, fait-il en exhibant sa charcuterie puis, se reprenant, tendant ma ballade… dans cette confession impie, un abandon dangereux. » Il se tait, déguste la terrine, fait frissonner de haut en bas son abdomen puis, solennel : « Dites-moi… Jeune homme, avez-vous la foi ? » Je fais l’offusqué :

— Maître Polonus, pourquoi cette parole ? Vos lèvres plaisantent-elles ?

Il pose son couteau, sa terrine, puis en mâchant — cannibale — il vient vers moi : « Depuis quelques semaines, je remarque chez vous un écartement des jambes de plus en plus notoire dans votre tenue à l’étude à la façon d’un… Vous écartez beaucoup vos jambes à l’étude », fait-il en me tournant autour. Puis il met une main sur ma nuque qu’il malaxe et ses yeux deviennent clairs et il veut me faire dire des choses sur cet écartement des jambes à propos duquel je ne saurais que répondre. Il retourne à sa haute écritoire.

Sur son front brille, comme un éclair furtif, son dernier cheveu. Ses yeux émergent de sa graisse. Il me regarde en suçant lentement l’extrémité de son index, tourne quelques feuilles d’un livre manuscrit dont il entame la lecture commentée en levant souvent les yeux vers moi :

— Isidore et Sénèque…

Mais je ne l’écoute plus. Je songe à d’autres vers, je ressens des rimes inconnues qui frissonnent. Et que m’importent à présent, les bruits du monde, les bruits de l’étude.

Загрузка...