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Jamais deux sans quoi ?… Après, tout d’abord, la grâce de Charles VII à la suite du meurtre de Sermoise puis mon appel accepté par le Parlement pour l’affaire Ferrebouc, voilà que le tribunal me laisse un délai de trois jours… Je vais finir par trouver la justice de mon pays trop indulgente !

La tête du guichetier du Châtelet quand il est venu m’annoncer ça ! Il n’arrivait pas à y croire. S’il ne les avait pas déjà cassés, il en aurait perdu ses osselets. « Ben, mon salaud… Ce n’est pas croyable. Ma parole, un jour ou l’autre, tu seras béatifié comme Jeanne ! »

Il m’a, tout à l’heure, raconté la pendaison des trois autres. Il paraît que Dogis, au pied de la potence, aurait réclamé à manger des airelles. « Mais pas trop », aurait-il précisé. Du Moustier, blessé à la langue et terrorisé aussi par le vertige à mi-hauteur de la longue échelle, n’aurait pas voulu grimper plus haut. Il a fallu le pendre à un barreau. La foule a beaucoup ri. Il paraît qu’elle n’a plus ri du tout lorsque Pichard, le chanvre à la gorge, s’est mis, tout là-haut, à déclamer au peuple : « Frères humains qui après nous vivrez !… n’ayez les cœurs contre nous endurcis… car, si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous, merci !… » Après que le bourreau ait fait basculer l’échelle, il paraît que tous les gens se sont signés en murmurant : « Prions Dieu que tous les veuille absoudre… »

Étienne Garnier revient me voir une dernière fois avec deux sergents chargés de m’escorter (car il ne s’agirait pas que je m’évapore dans Paris durant ces trois jours…) En sortant du cachot, je rends au guichetier sa plume d’oie, son encre et la dernière feuille de papier sur laquelle j’ai écrit quelque chose que je lui récite dans le visage :

— Que dites-vous de mon appel, Garnier ? Fis-je sens ou folie ? Toute bête tient à sa peau. Lorsqu’on la contraint, la force ou la lie, elle se libère si elle peut. Quand on m’a injustement condamné à cette peine arbitraire, fallait-il que je me taise ? Estoit il lors temps de moi taire ?… […] Pensiez-vous que sous mon bonnet, il n’y avait pas assez de bon sens pour déclarer : « Je fais appel » ? Si, si, je vous le certifie, bien que je ne m’y fie pas trop… à mon bon sens. Mais quand on m’a dit devant notaire : « Pendu serez ! », je vous demande un peu : fallait-il que je me taise ? Estoit il lors temps de moi taire ?…

Je ne lui dis pas la suite. Il n’aura qu’à la lire. Plus de temps à perdre. Trois jours, ce sera court pour tout régler.

— Garnier, ma dernière ballade aura été pour un geôlier. N’est-ce pas amusant ?

« Estoit il lors temps de moi taire ? » sera mon dernier refrain. D’ailleurs, j’ai ensuite écrit : Fin. Il est maintenant temps que je me taise. Déjà, je n’écrirai plus jamais de vers !

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