Puisque de toutes manières je ne réponds rien de satisfaisant aux questions, on me glisse une poire d’angoisse dans la bouche. En pivotant la partie supérieure comme une clé dans une serrure, les trois tiers de la poire de cuivre s’écartent au fur et à mesure qu’on fait tourner la vis centrale. Et quand ma bouche est maintenue toute grande ouverte, je ne peux rien articuler et l’on n’entend plus mes cris qui finissaient par fatiguer le bourreau.
Il n’y a pas que lui qui souffre ! Ah, j’en rirais si seulement je pouvais remuer la mâchoire… Mais la chaise à clous, l’élongation, les garrots, l’immersion, les fers brûlants, les rouleaux à épines, les tourniquets, les brodequins, le plomb fondu et l’eau bouillante m’ont aussi ôté le goût de la plaisanterie. Tous les jours, l’arrachage des chairs avec des pinces rougies. Pendant la dislocation des membres, les yeux me sortent de la tête, ma bouche se met à écumer et mes dents, autour de la poire d’angoisse, remuent comme des baguettes de tambour.
— Avoue, avoue que tu es un sorcier et que tu tiens ton talent des fées, me supplie le guichetier. Avoue à temps pour t’éviter d’autres horribles tourments.
— ‘e ‘uis ‘i’ocent !
« Sortilegis, devinis et invocanibus demonum » psalmodie le bourreau qui incendie ma chevelure jusqu’aux racines. Il me place des morceaux de soufre sous les bras et les enflamme. Il me lie les mains dans le dos et m’élève jusqu’au plafond, me laisse là pendant trois ou quatre heures. À son retour, il m’asperge le dos d’alcool et y met le feu. Il m’attache de très lourds poids au corps et m’élève à nouveau. Il me laisse pendu jusqu’à ce que je m’évanouisse puis, pour me sortir de cet état, il me passe les genoux et les mollets dans des étaux à vis. Juin, juillet, août, septembre 1461… Tout un été, il me besogne à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit dans la trop amoureuse prison qui met mon cœur en pièces. J’y perds vent et haleine. Ce calice volé (pas par moi !) en l’église de Baccon, je le bois jusqu’à la lie (l’hallali ?). Ah, quel exil sans charme pour un gars qui ricanait aux bergeries du roi René… J’y serais fort à mon aise maintenant plutôt que sous la griffe de l’évêque d’Orléans qui vient me visiter quelques fois. Il s’assoit dans un grand fauteuil et m’observe sans un mot pendant qu’on me tourmente puis il se lève et s’en va, entouré de son nuage de mouches vrombissantes. Sa chape cruelle, cousue de langues humaines, flotte derrière lui au-dessus de ses griffes en fer (enfer !) Il a ordonné que toute la vermine de ma cellule soit balayée et placée sur mon corps nu, la chair à vif, ce qui me fait souffrir… Mais, ce matin, le guichetier vient me voir en secret, enlève la vermine et la brûle en tas avec de l’huile sans cela elle m’aurait entièrement mangé et dévoré. Il me laisse aussi des feuilles de papier et de quoi écrire. La fumée noire de l’huile envahit le cachot, de son odeur âcre, et s’échappe entre les barreaux du minuscule haut soupirail. Dehors, elle s’enroule, prise dans des tourbillons et se dilue dans le vent qui emporte aussi les feuilles mortes. Tiens, voilà l’automne !