Un mois plus tard, j’ose une première sortie dans Paris par la petite porte au fond du cloître. Comme on recherche sans doute encore un des voleurs du collège de Navarre, je dois être discret.
J’ai trouvé, pliée dans le coffre de ma chambre, une ancienne robe de bure à grand capuchon dont j’ai recouvert profondément ma tête et j’ai chargé mon cou d’un crucifix du chanoine qui pend sur ma poitrine. En sandales de corde, je vais ainsi déguisé dans les rues tortueuses, boueuses et populeuses de ma ville. Je retrouve le fond quotidien des cris de Paris. Triste et gai, fol et sage, quel joli paysage. Le grincement des moyeux des lourds chariots entre les noires échoppes des forgerons ! Je passe devant des établis de marchandes de tripes, de poissons, de fruits. Partout, la foule et des animaux de toutes sortes. On chasse des écoliers qui mangent en franche repue des noix dans les jardins des bourgeois. Des sergents leur courent après :
— Tudieu ! Tristes sires, voulez-vous rendre cela !
— On doit vivre sur les gens gras ! rient les enfants en franchissant les murets.
— Non mais, écoutez-les ! On croit entendre Villon !
— C’est lui qui avait raison ! crient les garnements. Quand il reviendra, il vous foutra son pied au cul à tous !
Je baisse le front sous la capuche de ma soutane, me cache le visage entre les mains. Ce vent de liberté qui souffle sur la ville m’étourdit, me donne des vertiges. Les rues ont des maisons étranges que j’avais oubliées, des pots de chambre vidés sur les têtes et des chants de clercs dans les tavernes dont les paroles sont… de moi. Deux étudiants éméchés sortent de La Truie qui file, un hanap d’hypocras à la main et ils pissent dans la rue. L’un dit à son voisin :
— Là-bas, ce n’est pas Villon ?
— Où ça ? Le vieux curé voûté qui se soutient contre le mur ? T’es fou, toi ! Moi qui l’ai bien connu, je peux te dire que ce n’était pas ça, Villon. Ah, ah, ah !…
Puis, retournant dans la taverne, il se moque de son camarade devant les autres attablés : « Il faut qu’il arrête de boire, lui ! Il voit des Villon partout. »
Ça rigole dans le bouge. À travers une fenêtre entrouverte, j’en entends un s’exclamer :
— François Villon ? À l’heure qu’il est, dans je ne sais quelle cour, il doit culbuter des princesses et des chambrières en leur gueulant des ballades ordurières !
— Ou alors, il a monté un bordel à Babylone…, rêve quelqu’un à voix haute.
Par la petite porte de la rue aux fers, j’entre dans le cimetière des Saints-Innocents. Les charniers au-dessus des arcades et les fosses communes à découvert… Les chèvres errantes dont des filles vendent le lait entre les croix et les chapelles… Je délaisse, le long du mur d’enceinte, les cris des marchandes de cheveux sous les galeries gothiques décorées de La Danse macabre. Je vais vers le reclusoir, remarque que la loge de Jeanne la Verrière a été détruite mais reconnais la maçonnerie toujours debout de celle d’Isabelle de Bruyère.
Au pied de cet édifice exigu, assise par terre sur des débris d’ossements, une pauvre fille adossée et sans bras, âgée de quinze ou seize ans, enfile une aiguille et coud fort adroitement avec ses pieds. Prenant au passage une rose sur une tombe, je m’approche de la loge d’Isabelle. La manchote couturière lève ses yeux vers ma soutane puis, avec ses jambes, la couverture de laine qu’elle rapièce.
— C’est pour elle, me dit l’infirme en cognant l’arrière de son crâne contre un des murs de la loge.
Sur le rebord des ouvertures, je constate que des mains furtives et charitables ont déposé entre les barreaux des petits bols de bouillie d’avoine, de soupe, de compote…
— C’est parce qu’elle n’a plus de dents, m’explique la couseuse invalide. Elle est aussi devenue aveugle. De toute façon, personne ne vient plus la voir depuis que sa mère s’est jetée du pont Notre Dame dans les eaux de la Seine. Il y a encore trois ou quatre ans, quelquefois la nuit, elle criait : « François ! » mais maintenant, c’est fini. Je crois qu’elle est muette et sourde aussi. Le gars qui lui a fait autant de peine devait être un beau saligot… Y’en a qui disent que c’est Villon : vous savez, le poète des tavernes et des brigands… Des troubadours comme ça, moi, je ne vois pas à quoi ça sert, conclut-elle en mordant un angle de la couverture et croisant ses jambes pour se lever. « Tenez, mon père, èche que vous voulez bien la pacher vous-même entre les barreaux parche que moi… » s’excuse-t-elle en me tendant sa bouche retenant la courtepointe en laine. Et elle s’en va — à pied évidemment — alors que des garnements qui la croisent s’amusent à marcher sur les mains :
— Bande de vauriens, vous finirez pendu comme Villon le sera et mériteriez des coups de pied !
Je me hisse sur la pointe des sandales pour passer la couverture entre les barreaux et tenter d’apercevoir Isabelle dans sa loge. Vue du dessus, je la découvre en partie. Hideuse édentée grise, assise sur son petit banc de pierre, ses cheveux ternes, si longs et sales, s’étalent en vagues poussiéreuses autour d’elle, pleins de toiles d’araignée. Il règne dans ce réduit sombre une odeur de pisse ammoniaquée et de merde froide. Il y en a tant que ses jambes fossilisées dans les déjections y sont englouties jusqu’au-dessus des mollets. Vêtue de loques, qui furent blanches, décomposées et collées comme soudées à la peau, immobile, elle ne relève pas la tête vers moi. Je lance à travers les barreaux la rose rouge qui tombe entre ses mains à l’abandon sur les genoux. Après un long moment, au contact des pétales, ses doigts remuent un peu. Ses ongles qui ont tellement poussé — de la longueur d’un avant-bras et formant de grandes boucles noires — ressemblent à des pattes d’insecte. Les mains se referment doucement sur ma fleur puis la recluse ne bouge plus. Où sont ses rires, ses rondeurs de caille élancée, la fraîcheur moqueuse et joyeuse de ses baisers ?… Les bras étendus autour de la loge, je palpe du bout des phalanges mon rondeau gravé. Les années et une mousse en ont adouci la rugosité des lettres. Mort, j’appelle de ta rigueur…
Et je m’en vais, laisse là mon cœur mort vivant enchâssé dans ce cimetière. Je suis comme au sortir d’un accident.