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Ce matin, quand la porte de mon cachot s’ouvre, je me frotte à nouveau les yeux. Un flot de lumière brutale jaillit soudain, déferle. Le long du couloir, des bavures de clarté font croire que toutes les portes sont ouvertes jusqu’au dehors. Dans la lumière intense et folle, la masse ondulante gris pâle du guichetier me jette des hardes et m’annonce :

— Tu es libre. Je n’ai jamais dit ça à aucun prisonnier de l’évêque… Louis XI te libère en vertu de son droit de nouvel avènement. À l’aube, quand il est parti, il a précisé à monseigneur : « Et gardez bien qu’il n’y ait point de faute ! »

Ce n’est pas possible… Les larmes me montent aux yeux, mon cœur bat la chamade et mon visage pâlit au point que je suis incapable de dire un mot. Je suis libre. Le guichetier me remet une lettre qui l’atteste. Longeant les cellules closes où gémissent tous les autres séquestrés, j’avance doucement dans le couloir comme un vieux.

… l’an soixante et ung,

Lors que le roy me delivra

De la dure prison de Meung

Et que vïe me recouvra,

Dont suis, tant que mon cueur vivra,

Tenu vers lui m’usmilier,

Ce que feray jusqu’il mourra :

Bienfait ne se doit oublier.

Mes os se cariant et mes blessures criant, le long du goulet souterrain, je geins à petite voix et m’arrête dehors pour regarder le ciel. Malheureux rendu à la lumière, mes jambes pour toute monture, je vais haillonneux et hagard par des sentiers de mousse. Des rocs et des cailloux encombrent le chemin et tordent mes chevilles douloureuses. Ruine, épave au vague et lent dessein, je vois passer une procession de religieux aux soutanettes écarlates, surplis jolis et lourds encensoirs bercés de leurs mains appalies. Un glas lent se répand du clocher de l’église de Baccon et plane sur la campagne toute en sèves, en fleurs, en fruits, des feuillages aux écorces. L’or des pailles s’effondre au vol siffleur des faux. L’automne fait voler la grive à travers l’air atone et le soleil darde un rayon monotone. Les muscles meurtris et déjà essoufflé, je m’assois sur une grosse pierre. Des voyageurs me dépassent. Le monde est si beau… Aux Chartreux et aux Célestins, aux mendiants et aux dévotes, aux flâneurs et aux élégants, aux serviteurs et aux filles légères qui portent tuniques et robes moulantes, aux bêtas qui se meurent d’amour et chaussent sans se plaindre des bottes trop étroites, je crie à toutes gens merci. Aux putains qui dévoilent leurs seins pour avoir plus de clients, aux voleurs, aux fauteurs de troubles, aux bateleurs qui exhibent des guenons, aux fous et aux folles, aux sots et aux sottes, qui passent, six par six, en se moquant avec leurs vessies et leurs marottes, je crie à toutes gens merci.

Des pistils poussent leur haleine poivrée. Vers les buissons, dansent des papillons. Je songe à ceux qui m’ont fait du mal — l’évêque, son bourreau et même le guichetier. Alors… Sauf à ces traîtres chiens qui m’ont fait ronger de dures croûtes, si longtemps, soir et matin. Aujourd’hui, je les crains moins que trois crottes. Je ferais bien pour eux des pets et des rots mais je ne puis car je suis assis. Bref, pour éviter les querelles, je crie à toutes gens merci. Mais, quand même, ah, ceux-là… si on leur brise les quinze côtes avec de gros maillets massifs et durs, des boules de plomb et autres balles du même genre, je crie à toutes gens merci.

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