Maître Guillaume et Gilles Trassecaille en allés… le canard, étranglé sur les fortifs, dévoré, le soir tombe. Un sergent du guet, portant une étoile blanche sur sa tunique, donne plusieurs coups de poing contre la fenêtre de la taverne pour rappeler au tenancier qu’il n’aura pas le droit, la nuit venue, d’exercer son commerce. Dehors, des portes d’échoppe se ferment déjà et des flammes de chandelier sont soufflées.
Le soir qui tombe s’accompagne d’une angoisse métaphysique, de la peur du crime et du vol à la faveur de l’obscurité. Quelques sergents à cheval et des fantassins armés entreprennent leur ronde dans la ville fortifiée qui va s’endormir.
Alors, avant que sonne la cloche du couvre-feu et qu’elle fasse taire toute vie, nous sortons en bande de la taverne. Guy Tabarie est devenu un très joli damoiseau dont les filles admirent les longs cheveux blonds, peignés et soyeux, qui frôlent ses épaules. Il plaisante avec Dimenche Le Loup — apprenti sculpteur vêtu d’une blouse plissée aux teintes atténuées. Sous le calot, ses cheveux châtains frisés sont toujours un peu blanchis de poussière. La Machecoue lui dit à l’oreille : « Voici maintenant le corps venu… » Il se secoue d’un rire. Un nuage de poudre de pierre s’ébroue autour de sa bouille agréable et de sa blouse. J’aime l’odeur minérale qu’il dégage. La pauvre putain voûtée et cagneuse fait la gueule et boude. Robin Dogis est toujours aussi roux mais il a beaucoup grossi depuis qu’il a bouffé ma mère.
D’autres ribaudes communes nous suivent. Marion l’Idole me prend par la taille et, glissant sa main le long de ma robe de bure, elle me caresse les fesses : « Alors, tu es devenu curé… »
— Ah, ne me touche plus, femme de champ, hors de ma vue comme si tu étais la Machecoue ! fais-je en riant. Regarde mon crâne tonsuré, on l’a pelé comme un navet. Puis, joignant mes paumes en position de prière, je continue : Aujourd’hui, on m’a revêtu de la robe sacrée. J’irai à la Sorbonne puis servirai Dieu ! J’aurai une cure dans un village et une modeste servante. J’ai la foi ! Je ferai mon salut et, sans être dispendieux, je vivrai comme un bon serviteur de Dieu. Ma mère, la sainte Église, me réchauffera dans son sein. Qu’elle soit bénie ! Que Dieu soit béni ! Alléluia !
— Mais qu’il est bête, ce poète…, se marre la catin brune et, relevant sa robe rayée, elle dévoile ses jambes. Moi, je sais bien que tout clerc que tu sois devenu, si les pages de mon livre s’ouvrent, ta plume y boutera, raide et dure. Où va-t-on ?
— À la festa stultorum, pardi !
Rue Neuve puis celle de la Juiverie, on passe la Seine au pont Notre-Dame. Nous sommes une vingtaine d’écoliers, de clercs, d’apprentis, de filles, et il fait de plus en plus noir dans la ville aux ténèbres mal dominées par le manque d’éclairage. Seules trois chandelles extérieures scintillent la nuit à Paris. Là-bas, en bord de fleuve, le fanal de la tour de Nesle accroché à la muraille guette, de lueurs incertaines, les invasions fluviales. Nous longeons les grilles du Châtelet où, dans la cour, luit une chandelle près du garde qui surveille le mur de la prison. Place aux veaux, rue Saint-Denis, marché aux pourceaux, nous entrons dans un immense terrain vague rectangulaire cerné d’un haut mur couvert d’un toit. Dessous, une galerie gothique à arcades longe la face intérieure du mur d’enceinte. À gauche, l’église des Saints-Innocents dont le porche s’ouvre sur ce cimetière. Au centre du terrain vague, dans la petite tour octogonale Notre-Dame-des-Bois, une Vierge, masquant une chandelle, scintille comme une étoile. Des cinq portes du cimetière, arrivent d’autres bandes comme la nôtre et tous allons vers elle — papillons de nuit attirés par sa lumière. Déjà, des étudiants en pourpoint très court et chausses, moulant de façon indécente la forme de leur sexe, plongent la main dans le décolleté profond des filles qu’ils embrassent bec à bec. Sinon, partout ça rôde, s’installe. Certains apportent des tonneaux de vin et des gâteaux sous les arcades. La Sainte, dans sa tour, rayonne sa lumière jusqu’à la fosse commune réservée à l’Hôtel-Dieu — profonde bande de terrain à ciel ouvert où l’on jette en pleine terre et sans linceul les malades décédés à l’hôpital. Et des malades, avec la peste, il y en a eu — cinquante mille morts — le sol en est saturé. Au bord de la fosse, Robin Dogis se lamente devant tous ces corps perdus pour la charcuterie :
— Quel gâchis.
Ça s’agite, ça grouille de jeunesse dans le cimetière — point de ralliement nocturne des canailles et des voleurs, des filles de joie et des étudiants, des souteneurs et des clercs… On est peut-être deux cents. La cloche a sonné. Il n’en viendra plus et nous, on devra rester là jusqu’au matin puisqu’il est interdit, la nuit, d’aller par les rues. On referme les portes de la nécropole et je décide : « Allez, les filles, peinturlurez-moi. » J’expédie ma robe de bure par-dessus tête et me retrouve nu, assis sur la croix dressée d’une tombe. La Machecoue et Marion l’Idole me noircissent la figure et le corps en frottant sur ma peau des bouts de charbon de bois avec leur paume. L’Idole fait du zèle, elle s’attarde en un endroit. « Dis donc, Marion, tu ferais ça au pape ? » Oui, répond-elle en s’esclaffant et remuant ses longs cheveux noirs. Un souteneur touille un pot de peinture blanche apporté par un voleur et tend le pinceau à Dimenche Le Loup : « À toi l’artiste. » Je suis sculpteur, précise l’autre qui, sur mon corps noirci, recouvre quand même mes bras d’humérus, de cubitus et de radius et ailleurs tout un squelette d’omoplates, de côtes, de vertèbres, de fémurs, de bassin et il termine par une tête de mort sur mon visage :
— Wouah !
Tout le monde me fuit, épouvanté, en riant. Des musiciens accordent leurs instruments. Des clercs en soutane et sandales courent au bord des fosses communes où ils passent le mouvement d’une torchère qui enflamme les gaz des cadavres. Le cimetière s’illumine alors de ces gisements et de feux épars qu’alimentent des planches de cercueils.
— Rouiin ! Rouiin ! Rouiin…
Les vielles à roue se mettent à ronfler au mouvement circulaire de bras de musiciens. Ça bat, du tambour, un air de Lorraine. Dans cet antre de la mort aux vapeurs méphitiques, les voisins se plaignent souvent de l’odeur nauséabonde qui en émane. Ils vont bientôt se plaindre également du bruit. Je tape, du talon nu, le sol du terrain vague. Des dents, détachées de mâchoires à moitié enfouies, se déchaussent et s’envolent. Je saisis, d’une main, la faux qu’on me tend et, de l’autre, attrape celle de la Machecoue qui s’empare de celle de Guy Tabarie. Nu et la peau noire peinte d’un squelette, j’entraîne dans une course sans fin tous ceux que croise ma farandole. Tabarie tend la main à l’Idole qui chope celle d’un voleur qui dérobe celle d’un souteneur qui attrape Dimenche Le Loup qui… Tout le monde est embarqué. Mort n’épargne petits ni grands. Je suis la Mort à la faux qui mène la danse ! Je ressemble à celle de la fresque murale peinte sous le charnier des lingères où j’étire mon cortège. Ici commence La Danse macabre — célèbre série de tableaux juxtaposés qui dure dix arcades. Dans chaque scène, on voit un personnage de chaque ordre social que la Mort entraîne : un pape à la triple couronne, un empereur qui tient le globe, un roi… Clerc tonsuré, riche marchand, enfant, médecin, astrologue sont entraînés individuellement par la Mort représentée avec un réalisme effrayant — chairs en lambeaux, rictus grimaçants. Je tire la langue et roule des yeux en contournant, l’une après l’autre, les arcades. Derrière moi, la farandole vorace serpente, passe de la nuit à la lumière, sépare des couples, se nourrit d’amants, enlève des timides, invite des filles. Sous la fresque sont écrits des huitains mais que tous les humains soient soumis à la mort se comprend ici sans peine. Même ceux qui ne savent pas lire ne peuvent échapper au martèlement de cette évidence assenée par La Danse macabre sur laquelle glissent nos ombres juvéniles.
Les fils d’Adam faut tous mourir
Je file dans le terrain vague, prélève toute vie que je croise. Quelle folie ! Flûtes et bedons jouent. Je saute par-dessus des tombes d’enfants, tout le monde bondit aussi, grimpe les marches de l’église que je dévale déjà. Les ombres mouvantes des croix funéraires glissent sur la beauté, la jeunesse, contraste avec les blessants débris d’ossements que mon pied nu foule. Dansant le pied de veau puis sur l’air joyeux de la carole, nous tressautons en louvoyant vers l’ombre impressionnante de l’ossuaire abrité à vue dans des combles sous le toit du mur d’enceinte. Ici finit le trop-plein des fosses communes. Les dizaines de milliers d’os longs exposés d’un côté et les crânes de l’autre expriment avec force l’œuvre de destruction de la mort.
Rien n’est d’homme, qui bien y pense,
C’est tout vent, chose transitoire.
La lame de ma faux luit. Ah, l’énergie que, Mort, je déploie ! Ma danse scande et emporte la vie. Ce geste fatal suggère un mouvement cosmique, l’élan universel sous un chaud ciel d’août où passent les dernières étoiles filantes. Je cours vers la tour Notre-Dame-des-Bois, enclenche une spirale improbable suivie d’un « huit » où la chaîne humaine se désagrège aux pieds de la Vierge. Tous les corps en nage, s’entrecroisant, butent les uns contre les autres, tombent et roulent dans la poussière et les os. Des robes se lèvent, des éclairs de chevilles apparaissent, des fesses. Des canailles étalent fièrement leur membre par le pli de la gaine. Ils sont naturellement conduits à accomplir sur leur voisine les œuvres de Vénus comme le cheval et la mule suivant l’instinct de nature. Tabarie avec Marion l’Idole, Dimenche ébroue sa poudre de pierre sur une petite. Dogis plonge ses canines gourmandes dans le cul d’une grosse. Seule la Machecoue, cagneuse et à la bouche hideuse, se désole, debout en robe rouge, au milieu de cette lave de chairs roses :
— Et moi alors ! Personne ne veut de moi ?
C’est alors que s’ouvre notre boîte de la nuit. Par la porte de la rue aux fers, six brandons enflammés de la garde ecclésiastique entourent une femme grande et sèche.
— Ah ! Revoilà l’autre garce, la cousine de ce fou de Thibaut d’Aussigny, fait Robin Dogis en se redressant.
Accompagnée d’une fille de mon âge, elle arrive vers nous, d’un pas décidé.
— Elle va encore nous faire chier, la veuve Catherine de Bruyère. J’espère que personne ne copule sur le tombeau de son mari…, se retourne Tabarie en lissant ses cheveux blonds vers une des galeries gothiques qui sert de promenoir et reçoit les caveaux des gens fortunés.
— C’est moi qui, l’an dernier, ai ciselé le mausolée, se souvient Dimenche Le Loup en rabattant sa blouse poussiéreuse. Cette pource l’a voulu en ciment armé d’os de pauvres.
— C’est une honte !…
Et l’autre qui s’amène en gueulant que c’est nous, la honte : « Cessez tout, ordonne-t-elle, haute et d’ailleurs hautaine. On entend vos vagissements jusqu’à l’hôtel de la borne du Pet-au-Diable. Et ne vous touchez plus ! Seul l’esprit vivifie, la chair ne sert à rien. Résistez aux dangers des sens pour éviter la mort éternelle. On sait bien ce que produit la chair : fornication, impureté, débauche, idolâtrie, magie, orgies ! Ceux qui commettent ces fautes-là n’hériteront pas du royaume de Dieu ! »
La prêcheuse nous engueule, entourée de gardes qui soulèvent les flambeaux, et commande à Dimenche de lâcher sa petite en expliquant que :
— Si sa chair ou ses entrailles étaient ouvertes, vous verriez quelles saletés recouvrent sa peau. Si une mousse de pourpre éclatante recouvrait un fumier, y aurait-il quelqu’un d’assez fou pour aimer à cause d’elle le fumier ? Et toi aussi, lâche-la, lance-t-elle à Tabarie qui pourtant repoussait la Machecoue. Cette fille n’est pas à toi. Elle est à Dieu !
— Ah bon ? s’étonne, tout d’un coup intéressée, la putain cagneuse dont personne ne veut. Vous croyez que…
La veuve austère vient vers moi :
— Et vous, le meneur, quelle honte ! Non mais, regardez-vous.
Trop grand et mince, épaules un peu étroites, je suis nu devant elle, faux à la main, grimé en effrayant personnage de la Mort. Ruisselant de sueur, les os, peints en blanc sur mon corps frotté de charbon de bois, fument d’une transpiration qui s’élève et bavent des rigoles grisâtres. Tout perlé de scintillements, je ressemble à ces terribles sauvages indigènes que jurent avoir vus et ont décrits ceux, retour de croisades au-delà de Babylone.
Et c’est alors que… dans un triangle rectangle de lumière — pointe en haut, large au sol parmi les débris d’ossements humains — apparaît la fille qui était entrée dans le cimetière près de la vociférante. Dissimulée par la noirceur, elle apparaît dans le rayon comme si elle sortait de la tour octogonale. Face à moi, elle me scrute de ses grands yeux et sa bouche harmonieuse vibre.
Coiffée d’un humble bonnet à rubans, elle est vêtue d’une longue robe blanche aux manches ajustées. Une étroite dentelle entoure sa gorge, fait valoir l’éclat délicat de sa poitrine qui palpite. Je ressens son souffle. Je n’entends même plus que cela. Catherine de Bruyère agite ses lèvres sous mon nez mais je n’ois plus rien d’autre que la respiration oppressée de celle que voilà.
Je la contemple, pauvre fou aux yeux noircis d’orbites et mâchoire de tête de mort peinte entre le nez et le menton par-dessus mes lèvres. Les vertèbres cervicales qui maquillent ma gorge se soulèvent. Le sommet de mon crâne rasé brille, entouré par la fine bande de cheveux de la tonsure.
« C’est une honte ! Mais pour qui vous prenez-vous ? Votre temps libre doit absolument se limiter aux fêtes prescrites par l’Église ! » J’entends à nouveau le vacarme assorti de morales de la revêche hystérique : « Ah si mon cousin, l’évêque d’Orléans était là… comme il saurait, lui, vous enfoncer ça dans le crâne ! Mais bon, il a assez à faire là-bas. Priez Dieu qu’aucun d’entre vous ne tombe un jour sous ses griffes ! » continue-t-elle, se retournant et s’en allant dans des gesticulations. La fille sort du triangle de lumière et marche auprès d’elle. Les six gardes ecclésiastiques les précèdent et, afin d’éviter qu’elles se tordent les chevilles ou écorchent le cuir délicat de leurs souliers sur des débris d’os, ils baissent leurs brandons enflammés près du sol. La lumière des flambeaux éclaire à contre-jour la robe blanche de la fille et révèle en transparence indiscrète la silhouette de ses longues jambes parfaites, sa taille fine et ses hanches qui ondulent.
Autour de moi, toujours à poil, la vie s’ébroue à nouveau. Ça boit du vin sous les arcades, ça mange des gâteaux, ça s’apprête à reprendre la danse. Marion l’Idole remarque mon inertie. Elle vient devant moi et agite ses bras :
— Le beau galant, il rêve ! Je peux savoir à qui ?