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— Le poète vous lorgne, ma commère, prenez garde…

— Ce n’est pas moi, c’est vous qu’il regarde.

— Mais toutes les deux ! dis-je en me levant du banc face à cette table de bordeau où j’abandonne encre, plume et papier, jette la livre d’argent à l’effigie du roi René dérobée dans sa chambre. Holà ! Du vin aussi pour ces dames !

L’endroit pue, noir et plein de suie qui coule des murs. Je m’approche des deux ribaudes, plaque une paume sur les seins de l’une, tâte la chair tendre et blanche de l’autre. Pour les amuser, je roule des yeux, fais une bouille comique à l’intérieur de la découpe en forme de cœur de ma coiffe. Je secoue la tête. Au bout de mes longues cornes, les clochettes s’agitent. Les bordelières renversent leur gorge au plafond dans un rire affreux lorsque j’entends une voix demander derrière moi : « Est-ce vous le dénommé François Villon ? »

Je me retourne. Dans l’encadrement de la porte ouverte sur un paysage de ville gothique, un homme vêtu d’une robe de drap gris réitère sa demande d’une voix autoritaire :

— Êtes-vous bien celui qui a laissé au garde du château de Blois deux ballades pour Charles d’Orléans et dit qu’on pourrait le trouver là ?

— Pourquoi ? Le prince veut me faire pendre ?

L’homme s’avance : « Concernant votre “Ballade des dames du temps jadis”, il a parlé de vision sculpturale du corps féminin dans une inquiétude métaphysique, d’allégorie transparente du dégel. Il a qualifié ce poème de monument scintillant de notre histoire littéraire. »

— Ah bon ? Et la « Ballade de la grosse Margot » ?

— Il l’a trouvée savoureuse et cocasse. Voici trois écus pour chacun de ces poèmes, annonce-t-il en déposant l’une après l’autre six pièces d’or sur mes papiers devant les putains stupéfaites. Il en ajoute trois autres : « … Pour si vous acceptez de participer à un concours de ballades sur un thème imposé. »

— Lequel ?

— Le premier vers devra être : Je meurs de soif auprès de la fontaine.

Percevant mon étonnement, il m’explique : « Ces temps-ci, on parle beaucoup d’eau à la cour de Blois à cause des grands travaux qui viennent de finir pour réparer le puits du château. Dix poètes ont déjà peiné sur ce sujet de l’homme qui meurt de soif près d’une fontaine… Notre prince mécène aimerait vous entendre rimer là-dessus. Je reviendrai vous chercher ici, demain matin, pour que alliez lui réciter votre ballade. »

L’homme élégant contemple ma poulaine boueuse équipée de sa chaînette puis l’autre, effondrée et déchiquetée laissant dépasser les orteils. Il relève les yeux vers les grelots cabossés de ma poitrine tachée puis sourit devant ma coiffe aux longues cornes trouées d’où s’échappe la ouate :

— Venez-vous de la cour d’Angers ? Ça c’est mal passé ?

— J’y fus attaqué par une poule géante.

L’homme se retourne et s’en va : « À demain. » Sitôt qu’il est en allé, je ramasse vite les neuf écus, ma plume, mon encre, mes papiers que j’entasse dans ma bourse à rondeaux et je fuis comme un voleur devant les ribaudes qui se demandent :

— Qu’as-tu donc ?

— J’ai qu’à la fin, j’étouffe dans cette ville !

— François !

— Oui, j’étouffe. Je reprends la route. Bonsoir.

— Mais Charles d’Orléans t’a offert trois beaux réaux d’or pour écrire une ballade ! Sur le pas de la porte, je me retourne et vocifère :

— À Angers, j’ai déjà failli crever asséché au bord du Maine, ce n’est pas pour maintenant mourir de soif près d’une fontaine ! Sa ballade, je ne l’écrirai jamais. Jamais !

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