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Le Pet-au-Diable et la Vesse sont bloqués côte à côte par des ferrures, elles-mêmes scellées au plâtre dans un mur à l’entrée de la rue du Mont-Saint-Hilaire. Depuis ce matin, toute la jeunesse du quartier latin danse devant ces trophées. Les jeunes de la rive droite viennent aussi en masse voir les deux bornes apparues ici dans la nuit. J’ordonne que les notables et les bourgeois assez téméraires pour s’aventurer du côté du Mont-Saint-Hilaire soient obligés de jurer solennellement qu’ils respecteront les privilèges du Pet-au-Diable et de la Vesse. Certains s’agenouillent de bonne grâce — amusés, ils jurent et sourient. D’autres s’exécutent par crainte. Nous sommes mille. Des filles fleurissent les bornes. Elles glissent les tiges entre les fesses sculptées. Ce geste donne des idées. Quelques-unes d’entre elles perdent leur vertu, copulent à cette occasion sauf la Machecoue. Ventre à plat sur la Vesse, elle soulève sa robe par-dessus ses reins, se retourne, attend : « Et moi ? » tandis qu’autour d’elle on trinque, entrechoquant des pots de vin vermeil. Ce vin nouveau et ce vent de liberté qui souffle sur le quartier me tourne la tête. La putain cagneuse partie en grognant, je grimpe sur les bornes, suis le ménestrel de cette foule. Par vastes balancements de mes longs bras, je rythme le débit d’une ballade qu’ils connaissent par cœur et scandent :

Tout aux tavernes et aux filles !

En souliers rouges écrasant les fleurs et en verve, je les préviens ensuite :

— Des sergents vont venir tenter de reprendre les bornes. Préparez-vous à la riposte. Allez chercher chez vous des projectiles cocasses pour répliquer. Stupéfions Paris par une série d’exploits extravagants. Vive les jeux orageux !

Effectivement, à quatre heures de l’après-midi, trois sergents arrivent avec une charrette à bras et des chevrons de charpente qu’ils veulent utiliser comme leviers. Ils sont surpris par notre nombre et surtout qu’on leur saute dessus pour les désarmer. Ils s’enfuient en courant. Il pleut sur eux des poêles et des pots d’étain, des andouilles chipées aux parents, saucisses et boudins. Il neige des lièvres saisis aux étals. On les insulte : « Sergents du Diable ! » On crie : « Abus de pouvoir », dénonce que pour eux, la place est tellement lucrative qu’ils versent de grosses sommes d’argent pour être engagés, les accuse : « Alors qu’ils devraient réprimer les crimes et poursuivre leurs auteurs, ils vivent eux-mêmes au bord de l’illégalité ! » On les bombarde à coups de pommes des bois blettes qui rebondissent sur leurs armures, d’œufs, de fromages frais qui s’explosent sur leurs casques. Ah, quel joli tapage, tête Dieu ! Cela ressemble à une farce en gestes et langage composée pour distraire le peuple à l’issue d’une foire sur les tréteaux d’une petite ville. J’harangue la jeunesse :

— Les sergents vont revenir et, cette fois-ci, ils ne seront pas trois… Puisque, rive droite, ils veulent qu’on soit de guet, on va commencer par garder le Pet-au-Diable et la Vesse. On se relaiera nuit et jour. C’est une zone franche ! Renversez autour des charrettes en arc de cercle, descellez les pavés !

Un écolier, en robe grise et faluche verte et bleue aux couleurs d’une des facultés de la rue du Fouarre, vient me dire que son père a conservé dans son jardin quelques barils de poudre et une couleuvrine à roues que les Anglais ont abandonnés lorsqu’ils ont fui Paris.

— Va chercher ce canon ! Et toi, Dimenche, avec d’autres apprentis, taillez des boulets d’une livre. Vous dirigerez la bouche à feu vers la rue Saint-Jacques !

Tandis que j’organise ce chahut, sur le seuil de sa maison, maître Guillaume pleure dans ses paumes les frasques de son filleul :

— Il va trop loin…

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