Attablé près de la fenêtre qui s’ouvre sur la campagne assombrie, je regarde Franc Gontier finir les restes des quatre combattants dans l’enclos jouxtant l’auberge. Assis face à moi, Huguenin de La Meu se marre :
— Il ne me coûte rien. De ville en village, je ne le nourris que d’aveugles… et il rapporte gros comme son cul ! fait-il renversant tout l’argent de son chapeau sur la table. Holà, deux chambres pour la nuit. Je ne vais pas laisser mon nouvel ami dormir sous la neige ! Et à boire, du meilleur et du plus cher !
Devant tant de classe, je délace l’encolure de ma robe et plonge la main, le long de ma poitrine, dans une bourse pendue à mon cou. J’en sors une poignée d’écus du collège de Navarre que je balance à mon tour :
— Et à manger aussi ! Vivre de faim, c’est carême d’enfer !
Les pièces d’or tournent sur la table et jettent des feux. Une jeune servante monte de la cave avec un grand pot, du fromage et du pain. La fleur pâlotte de sa bouche, son corps vague, lui donne un air peu farouche. L’hôte de l’établissement est un vieux soldat. Sa femme peigne et lave dix marmots roses et pleins de teignes. La servante est coiffée d’un voile de paysanne par-dessus un serre-tête noir d’où s’échappe une boucle blonde. Elle pose devant Huguenin de la vaisselle en bois et des bouteilles poussiéreuses, se penche devant moi pour chasser, d’un coup de torchon, les miettes sur la table. Je lui dis :
— Je croyais que vous vouliez m’embrasser.
Il y a beaucoup de monde à cette heure qui jouent aux cartes, aux dés. Des voyageurs sèchent la boue de leurs habits et se rôtissent les chausses fumantes près de la flamme de la cheminée où chante gaiement le feu. Quand la fille revient avec des boudins, des saucisses et des pois, elle me dit :
— Pas ici.
— Où ça ?
Pour bien boire, Huguenin paraît ne jamais être en retard — le genre de gars à qui l’on ne pourrait arracher un pot des mains. Aucun hareng saur de Boulogne n’est plus assoiffé que lui. Toujours, il crie : « Au secours, Blanchefleur ! La gorge me brûle. » Il ne pourra jamais étancher sa pépie. Je l’accompagne vaillamment, entrechoquant mon hanap contre le sien. La servante Blanchefleur revient avec une autre bouteille dont elle me sert en disant :
— Tout à l’heure, dans votre chambre.
Lorsqu’elle m’y rejoint à la nuit, j’ôte son voile, son serre-tête et suis surpris. Elle m’avoue être une jeune voleuse de Honfleur condamnée à une oreille coupée et bannie de Normandie. Depuis, elle travaille d’auberge en auberge hors sa région, sa famille, ses amis. Elle a des cheveux blonds courts, bouclés, comme ceux d’un joli garçon. Je lui murmure au tympan de son oreille tranchée : « Je crois que je serai toujours attiré par les filles qui ressemblent à ma mère… » Puis nous divertissons notre peau sans autres phrases mensongères. Au réveil, il ne reste plus autour de mon cou, près de l’emblème des Coquillards, que le cordon coupé de ma bourse envolée. Tant pis. Rejoignant le musicien nomade dans la salle du bas — où l’on se demande ce qu’est devenue la servante — je lui dis :
— Je vous suis, Huguenin. Je porterai la banderole.
— En route, alors ! Allons ramasser à Dourdan quatre autres aveugles de naissance ou bien des voleurs vivant de mendicité qui furent condamnés à avoir les yeux crevés…