L’épée au poing, j’entre dans la maison d’un savetier attablé avec sa famille à l’entrée d’un gros bourg. Sa femme surprise, qui sortait de grosses assiettes d’un vaisselier, les laisse tomber sur le carrelage où elles se brisent. Pochon de Rivière lance une javeline qui la traverse. Les trois enfants stupéfaits, horrifiés aussi par nos faciès de dingues, quittent la table et courent vers l’escalier pour se réfugier à l’étage dans les chambres. Le minuscule Coquillard taré — celui qui suffoque continuellement sa dague à la main — se précipite sur les deux garçons et la petite fille qui grimpent. Mais l’abruti dangereux, avec sa bouche ouverte de poisson échoué, les rattrape sur les marches et s’acharne sur eux en poussant les cris étouffés d’une joie folle. Sa lame rouge tourne mécaniquement dans les airs et il ressemble à un moulin à vent. Il balance les enfants pardessus la rampe. Le père se lève. Nous nous jetons sur lui pour le coller au sol :
— Ton argent ! Où est ton argent ? Celui dont la tête est une grande fourrure noire d’où émergent des yeux hallucinés, aidé par deux autres, pousse et renverse le lourd vaisselier sur le ventre, le bassin et les cuisses du savetier étalé, les pieds et les mollets plaqués à même les braises rouges de sa cheminée. Il hurle de douleur et ses bras s’agitent de l’autre côté du meuble qui l’écrase tandis que Simon Le Double se penche et redemande en croisant ses pupilles au-dessus de lui :
— Où est ta cassette ? Où caches-tu tes écus ? Dis-nous où est ta planque.
— Là-bas, au fond de la niche du mur, derrière les bouteilles d’alcool ! Mais, waah !… Libérez-moi, je vous en supplie !…
— Par là ? questionne le bigleux qui confond les directions.
— Mais non ! Là, près de la fenêtre ! dit l’autre, la nuque sur le carrelage. Aouh !…
— Ah oui, ça y est, je vois ton trésor…, rigole Simon, prenant aussi une bouteille d’eau-de-vie de mirabelle dont il retire le bouchon avec les dents pour en boire une longue rasade. T’as pas d’argent ailleurs ?
— Nooon !…
— T’es sûr ?
— Ouiii !…
— Alors salut ! fait le Coquillard en jetant dans la cheminée la bouteille d’alcool qui explose aussitôt en une grande boule incendiaire au contact des braises.
Les sabots et les jambes du savetier s’enflamment ainsi que le vaisselier qui commence à brûler. La maison entière, tout à l’heure, sera en feu, s’écroulera sur une famille qui, il y a quelques minutes, allait déjeuner paisiblement. Nous changeons de cahute. Dehors, ce ne sont que des cris de gens trucidés. Deux Compagnons nous rejoignent : « On a mis huit nourrissons vivants à rôtir au-dessus de braises. À cet âge-là, on dirait des agneaux de lait. On viendra les manger tout à l’heure. » Nous entrons dans une belle demeure, la plus riche du bourg. Un homme en robe de velours vert, adossé contre un mur, tient sa grande femme dans ses bras et tremble et bégaie :
— N’a-n’approchez pas car-car il vous en cuirait ! Ma femme est la sœur du pro-procureur Jean Rabustel !
— Sans blague ?
Mais qu’est-ce qu’il a dit là ! Un peu gauche, rond, il est terrorisé (mais qui ne le serait pas devant nous ?) Coiffé « à la fenêtre », ses cheveux raides et blonds sont disposés en étoile, sans raie et coupés haut dans la nuque et droit au front. Je bondis sur lui, le poing fermé ; je lui assène un coup si fort qu’il fait couler son sang clair qui ruisselle de sa bouche et de son nez jusqu’au sol. L’excité qui a poignardé les trois enfants d’à côté veut se jeter sur la femme. Simon de Rivière l’en empêche :
— On va plutôt faire le coup du coffre…
Ah oui, le coup du coffre — tradition coquillarde ! Il y en a justement un grand là, en châtaignier noir sculpté de motifs gothiques, que Simon Le Double décolle du mur. Il en soulève le couvercle et le vide du linge qui y était rangé en appelant le bourgeois :
— Viens là, toi le beau-frère, et entre là-dedans.
— Que…
— Allez !
À coups de pied humiliants aux fesses, il vient le chercher et le bouscule dans le coffre qu’il referme sur sa tête puis il tape d’une paume sur le couvercle :
— Écoute bien la suite. Tu la raconteras au procureur de Dijon…
Nous nous tournons tous vers sa femme châtain, grande, massive et digne. D’un geste, Pochon de Rivière l’attrape par l’encolure de sa robe qu’il déchire entièrement jusqu’en bas.
Le vêtement ouvert révèle des seins alourdis et blancs aux larges pointes brunes. Le ventre est gras, le nombril profond, la toison pubienne très abondante et noire boucle à l’intérieur de cuisses trop larges qui se touchent. Les genoux épais dominent des mollets bien faits.
On entend derrière nous grincer doucement le couvercle du coffre que son mari entrouvre. Ses yeux luisent devant le spectacle de sa femme déshabillée au milieu de Coquillards. Sur le rebord, il sort et glisse ses doigts que Simon Le Double écrase d’un grand coup de pelle.
— Aouh !…
Le couvercle se rabat. Simon s’assoit dessus et, l’œil droit tourné à gauche vers la porte et le gauche tourné à droite vers la cheminée, il dit à la dame en face de lui :
— Viens là, toi.
Difficile d’être plus digne qu’elle dans une telle situation. Cette femme ni belle ni vilaine, cette femme, n’est plus maintenant pour eux (eux !) qu’un trou.
Ils (ils !) s’acharnent dedans. À genoux devant le coffre, ses seins écrasés dessus, ses bras et sa tête pendant de l’autre côté, elle est leur fosse d’aisance (leur !) À tour de rôle, ils la baisent ou l’enculent, sifflent sur le pas de la porte pour appeler les autres : « Quand vous aurez tué tout le monde, venez ! »
Les premiers qui arrivent s’étonnent devant le contour irrégulier des cuisses, les grandes fesses larges et plates de la femme, sa taille étalée, le gras de son dos :
— Mais ? D’habitude, on choisit la plus belle…
— C’est la sœur de Rabustel.
— Non ? Et son mari est dans le coffre ?
— Oui !
Ah, l’affaire devient autrement plus plaisante. Des Coquillards, il en arrive de partout qui veulent tous se taper la sœur du procureur. Ça me paraît durer des heures. Et à elle alors ? Et au mari dans le coffre qui entend ce qui se passe sur le couvercle ?
Je crois que je garderai de tout cela un souvenir olfactif. Dans cette grande pièce qui, quand nous y sommes entrés, sentait le propre, l’odeur des meubles cirés et un parfum de fleurs séchées, d’oranges piquées de clous de girofle, maintenant règnent les effluves de crasse et de transpiration âcre des brigands accumulés. Ça sent aussi tous les foutres projetés et la merde, les coulures intimes de la femme qui émanent des fumets nauséabonds, le remugle de sa peur secouée par les Coquillards, la chiasse du mari qui a dû se laisser aller dans le coffre, les acides bouffées bileuses de la dame qui vomit sur le carrelage. Les fragrances de ses longues flatulences les font rire (les !)
— Eh bien alors ! Et toi, Villon, ça ne te tente pas ? me demande Pochon. Non ?…
— C’est parce que c’est un poète et les poètes sont délicats ! comprend Le Double. Colin lui avait dit qu’il ne supporterait pas… Allez, les archers, en place ! ordonne-t-il ensuite.
Ils sont une trentaine à bander leur arc :
— Pour Colin de Cayeux !!!
Trente flèches à ailerons sifflent et traversent la femme qui tressaute lorsque les fers aigus des tiges de bois attaquent le châtaignier noir du coffre. Main au carquois, ils décochent sur elle une autre salve puis une troisième et s’en vont :
— Dépêchons-nous sinon les nourrissons qu’on emportera seront trop grillés.
Je reste. Percée de presque cent flèches dans les cuisses, les fesses, le dos, la nuque, les épaules, la femme ressemble à un hérisson. La porte laissée ouverte fait entendre le silence du bourg si ce n’est un grésillement de poutres de maisons qui se consument. Je ne peux plus bouger. Au bout d’un temps, le couvercle du coffre se soulève un petit peu mais le corps de la sœur de Rabustel, percée de flèches plantées dans le bois, en bloque l’ouverture. La main du mari et son avant-bras réussissent à sortir jusqu’au coude. Ses doigts à tâtons cherchent sous la peau des cuisses de son épouse les fines tiges de bois qu’il casse entre ses phalanges. De la tête et des épaules, il ne parvient pas à soulever le couvercle sur lequel gît le corps mort. Après plusieurs tentatives, je l’entends s’agenouiller dans le meuble pour avoir plus de force. Il réussit enfin à faire basculer le couvercle. La femme clouée glisse et tombe à côté sur le dos alors toutes les flèches s’allongent à son ventre, sa poitrine, comme des tiges de fleurs qui pousseraient très vite.
Le bourgeois hagard sort du coffre en nage et titube. Il constate autour de lui le silence assourdissant du bourg. La bouche et le nez tuméfiés, il ressent une présence, lève lentement les yeux et regarde vers moi comme si je n’étais pas là. Je m’en vais.