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Je suis échoué comme une peau de bête étalée sur le dos de la grosse Margot. Elle est à quatre pattes et moi, vautré sur elle, mes bras et mes jambes pendent sans énergie. Elle remue son énorme cul et me secoue le bassin. Mes membres balancent autour d’elle comme des chiffons. Par-dessus son épaule droite, mon visage est écroulé dans ses longs cheveux frisés noirs qui puent. Elle tourne vers moi sa tête, brait :

— Eh bien alors, tu te vides en moi ou quoi ? Que t’arrive-t-il, ce matin ? D’habitude, tu aimes bien à la façon des juments, Couille de Papillon !

J’avoue à celle qui, depuis l’enfance, m’appelle Couille de Papillon :

— Je crois que je suis amoureux d’une Isabelle.

— Ah bon ? Ah ben, c’est bien ça.

— Non, ce n’est pas bien…

« Qu’est-ce qu’il a encore, celui-là ? » râle, en bas, la voix de Pierret qui, sur la table poisseuse près de la fenêtre, épluche des légumes pour la soupe.

— Il est amoureux, lui dit Margot.

— De toi ?

— Mais non ! Qu’il est bête, celui-là.

« Ah bon ? J’aime mieux ça. Sinon, je prends dague et bouclier ! » continue-t-il en venant nous voir. Il grimpe les quelques marches en planches qui mènent au réduit, étire le rideau sale : « Mais comment te prend-il ? Il n’est pas dans ton jardin. Heureusement, maintenant à ton âge, la baratte à enfants ne fonctionne plus alors pourquoi ne te prend-il pas normalement ? Là, il t’enc… »

— Mais laisse-le tranquille. Si ça l’amuse… Oh, là, là, que d’histoires ! Il a toujours fait ça. Il est bien, là, à l’étroit et au chaud.

De sentir que je suis compris et défendu par la grosse et bonne Margot, ça me fait du bien. Je m’ébranle doucement et, grâce à elle, reprends goût à la vie :

— Mh, Raah ! Gr…

« Ah ben, ça va mieux », constate le mari sous son bonnet de faussaire.

— Raah !!!

— Eh bien voilà. Dis donc, j’ai cru que ça n’allait jamais venir, rigole la prostituée en se retournant et s’essuyant le cul avec un pan de ma soutane. Elle est jolie, au moins, ta princesse ?

— Très.

— Et elle, elle t’aime ?

— Je ne sais pas. Je n’ai jamais entendu sa voix.

« Hou, là, là ! Encore un amour de poète, ça… » fait Pierret, les yeux au ciel, prenant mon billon (ma monnaie) et rajoutant en ouvrant la porte de sa cabane : « Reviens ici quand tu seras en rut. »

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