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— La nuit dernière, j’ai rêvé que je me vomissais entièrement, de la pointe des cheveux à la plante des pieds. Tout mon corps partait comme ces queues de renards liquides que les ivrognes dégueulent contre les murs des tavernes.

— Oh, ben dis donc, Couille de Papillon, en voilà un rêve !

— Si tu savais, Margot, le mal que j’ai fait à mon amour…

Je suis étalé comme un chiffon sur le dos de la grosse prostituée, en position de jument, qui boit, à même le bec verseur, un hanap d’étain empli d’hypocras tandis que je la prends sans entrain :

— Je suis surtout venu pour pleurer dans ton cul sale.

— Pas que pleurer…, râle son petit mari en grimpant avec difficulté les quelques marches qui mènent au réduit où nous nous trouvons. Qu’est-ce que j’aperçois là, qui ballotte trop au-dessus du jardin ?

— Mais laisse, Pierret, tu vois bien qu’on parle !

Le larron en makellerie redescend en se tenant les reins et grognant :

— Alors, parce qu’il fait de la peine à sa femme, il vient enc… la mienne. Elle est bonne, celle-là !

Pierret, depuis que je le connais, a beaucoup vieilli contrairement à la grosse Margot dont les lueurs d’apothéose empourprent la fierté sereine de ses poses où rayonnent des choses éternelles. Sa gorge enflammée et lourde me saoule. Sa forte chair d’où sort l’ivresse est étrangement parfumée. Je perds sur elle mon souffle et mon haleine. Ma bile s’épand sur son cœur :

— Margot, j’ai contracté des liaisons malsaines… et je ne sais pas aimer.

— Ah ça, amour est plus dur à mâcher que le fer, me répond la bonne femme en remuant son cul.

Ses plaques de graisse, ses flots de patience et de compréhension, battent en rythme tant que je m’y tends, m’y vide puis m’assouplis. Elle s’essuie avec le haut d’une de mes chausses dont je noue ensuite les aiguillettes en descendant les marches. Sur la table de bois noir près de la fenêtre, je dépose cinq sous tandis que Pierret m’offre à boire :

— Tiens, goûte ce vin blanchi à la craie. C’est le pire qu’on serve dans les bas quartiers de Paris !

Je déguste et grimace pendant que le petit mari de Margot tente de me consoler lui aussi. Je l’écoute faire de l’infamie une gloire, de la cruauté un charme, mais, brûlant d’amour et fou de douleur, je saisis mon chapeau et m’enfuis en renversant le banc tandis qu’il me lance : « Reviens ici quand tu seras en rut ! »

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