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Eschec, eschec, pour le fardis !… (Gare, gare, à la corde !) Le soir de Noël, dans ma chambre, j’écris mon testament car il y a de gros risques. Si je me faisais pincer tout à l’heure, cette fois-ci, il en serait fini de ma vie.

Alors, moi qui n’ai rien, je lègue tout et n’importe quoi à n’importe qui, mes amis, mes ennemis. Je vais commencer la rédaction d’un long legs farfelu de quarante huitains de huit pieds qu’ils — si les choses se passaient mal — pourront se réciter en souvenir du bon folastre que je fus. J’utilise des formules de chancellerie.

L’an quatre cent cinquante six,

Je, François Villon, écolier,

Considérant, sain d’esprit,

Le frein aux dents, franc au collier,

Qu’on doit ses œuvres conseiller

Comme Végèce le raconte,

Sage Romain, grand conseiller,

Ou autrement on se mécompte…

En ce temps que j’ai dit devant,

Sur le Noël, morte saison,

Que les loups se vivent de vent

Et qu’on se tient en sa maison,

Par le frimas, près du tison,

Me vient le vouloir de m’éloigner

D’une très amoureuse prison

Qui fait mon cœur éclater.

Tout d’abord, à maître Guillaume Villon, je lègue ma renommée qui retentit à la gloire de son nom. À tel autre, je donne en toute propriété mes gants et ma cape de soie (que je n’ai pas) et tous les jours une oie grasse et un chapon de haute graisse plus deux séjours en prison pour qu’il ne grossisse pas trop. À l’un je laisse trois chiens, à l’autre trois coups de lanière, à celui-là un plein pot d’eau de Seine (c’est un ivrogne !) Je lègue aux hospices les toiles d’araignée de mes fenêtres, à mon barbier les rognures de mes cheveux et aux mendiants, sous les étals, chacun sur l’œil un coup de poing et qu’ils grelottent le visage renfrogné, maigres, velus et enrhumés, les chausses courtes, la robe rognée, gelés, meurtris et tout trempés. Pour cet ami, voici la coquille d’un œuf pleine de francs et de vieux écus puis je conclus :

Fait au temps de ladite date

Par le bon renommé Villon,

Qui ne mange figue ni date,

Sec et noir comme écouvillon.

Il n’a tente ni pavillon

Qu’il n’ait laissé à ses amis,

Et n’a plus qu’un peu de billon

Qui sera tantôt à fin mis.

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