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Au pied du grand gibet qui domine la colline de Montpipeau, Colin de Cayeux a le visage gai. Il paraît assuré et sans aucune appréhension… alors que d’habitude, en chemise sous la potence, même les costauds font la moue. Voyant sa figure, personne ne pourrait imaginer que ce gars sait que, dans un instant, il ne sera plus. Il sourit de sa belle bouche et dévoile ses dents taillées en pointes acérées.

Il est si calme qu’il impressionne la foule d’orfèvres, de pelletiers, de bouchers, venus assister à sa pendaison. Il ne pose aucun problème. Cinquante hommes vêtus de cuir avec croix blanche sur la poitrine, gantelets, épée, arbalète, trousse à flèches, entourent les bois de justice et surveillent l’assistance. Pour l’exécution du roy de la Coquille, des mesures exceptionnelles de sécurité ont été prises par Jean Rabustel.

Le procureur de Dijon porte un chapel de velours noir et, à son manteau « vert perdu », trois lambels d’or. Au milieu de prêtres, juges, assistants divers, il s’étonne que tout se passe si bien et qu’en bas de la colline, les bataillons de soldats alignés — en casque de guerre et dont les armures scintillent — ne signalent aucun détachement de Coquillards en vue sur la plaine :

— C’est comme s’ils avaient mieux à faire ailleurs…, grommelle le procureur, de son accent alsacien.

Colin se dirige de lui-même vers la longue échelle posée contre un pilier et destinée à monter le patient aux fourches patibulaires. Il n’est pas provocant. Quand deux pauvres clercs parlant latin, humbles, viennent près de lui et chantent bien, il ne crache pas le nom du Christ au sol. Rabustel en est satisfait.

— Colin de Cayeux, larron et murdrier ! Pour le vol du collège de Navarre et…

Un responsable de la justice crie l’acte d’accusation, le dictum, au peuple qui l’écoute. Colin l’interrompt paisiblement et, au procureur de Dijon, demande juste une grâce : qu’on lui épargne la honte de la liste de ses crimes et qu’on en fasse lecture qu’après son exécution.

« La demande est singulière… » mais Jean Rabustel accepte. D’autant plus que la liste des crimes de Colin de Cayeux, particulièrement longue, va nécessiter du temps et que l’essentiel est qu’on en finisse au plus tôt avec ce chef coquillard dont la bande de soldats sans solde est responsable d’incertitudes et de désordres qui mènent le pays au bord de l’épuisement. On dit qu’ils apportent avec eux la Peste. À l’écoute du récit de leurs expéditions, le pape fut frappé d’hémiplégie.

— Allez-y.

À mi-hauteur des hauts piliers, sur un plancher, le gros bourreau joufflu attend. Dos aux barreaux, le condamné va grimper jusqu’à son exécuteur qui lui passera la corde autour du cou et poussera l’échelle.

Colin dit adieu à tout le monde. Il gravit deux lattes de bois et, par-dessus les casques des gardes, m’aperçoit au premier rang. Près de moi, Simon Le Double lui annonce en jargon que j’irai avec lui rejoindre les autres. Colin me conseille en français :

— Tu ne supporteras pas et ferais mieux d’écrire…

Puis il monte à l’échelle avec la souplesse d’un chat. Le bourreau ébahi paraît ne jamais avoir vu quelqu’un d’aussi détendu pendant qu’on lui passe et serre le chanvre à la gorge. L’exécuteur des hautes œuvres (se disant que : ho, là, là, si son office pouvait toujours être aussi simple…) demande au roy de la Coquille — tueur qu’il considère en collègue — s’il veut parler une dernière fois. Colin tourne lentement la tête vers lui comme pour chuchoter un secret et soudain… d’un grand claquement de ses dents de requin, il lui arrache une joue tandis que l’autre, hurlant, fait basculer l’échelle. Simon Le Double en a les yeux qui se décroisent !

À genoux sur le plancher, dans sa tenue de cuir inondée de sang, le bourreau tient à deux mains sa moitié de visage crevée d’un énorme trou puisque sa joue sanguinolente est entre les dents de Colin de Cayeux pendu dans le vide. Au-dessus de l’Écorcheur, maintenant, les nuages courent et volent comme sur cent Sologne…

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