Le lendemain midi, je cours à nouveau ! Un tonnelet de vin chapardé au cellier d’une ferme sous le bras droit, je tiens, à la main gauche, le cou d’un poulet rôti et suis poursuivi par une famille de paysans armés de faucilles qui ont aussi lancé leur petit chien blanc aboyant après moi.
Mes clochettes, mes grelots, bringuebalent autour de mon habit de bouffon et mes poulaines se tordent aux cailloux du chemin. Je file sur le côté vers un bois. Des buissons d’épines et les houx dressent l’horreur de leur feuillage. Les paysans essoufflés en leurs sabots abandonnent la chasse mais le chien me course toujours parmi les ronces. Je me retourne pour lui donner un coup de pied. Il attrape entre ses crocs l’extrémité de ma poulaine qu’il tire en arrière et secoue dans tous les sens. Déséquilibré, je glisse et tombe sur la terre humide en lâchant tonnelet et volaille. Parmi les feuilles mortes l’an dernier, je roule et me jette à mon tour sur le chien, réussis à passer la chaînette du soulier excentrique autour de sa gorge et je serre de toutes mes forces. L’animal est vite pris d’un tremblement des pattes puis se tétanise. Je continue à serrer. Tous les maillons de la chaînette éclatent en l’air et retombent en pluie dorée sur le petit chien étranglé près du poulet rôti.
Plus tard, embusqué dans les broussailles, je m’essuie les lèvres d’un revers de main. Désaltéré de vin et rassasié, au bord de la forêt, je guette ceux qui passent puis m’éloigne par les labours en sacrant comme un mécréant, tantôt à pied, tantôt sur des chevaux volés.
Au bord de la Loire, je récupère et actionne les rames d’une barque qui m’emporte en douceur et silence vers l’est. Lorsque j’entends tournoyer la force centrifuge des frondes qui jettent des pierres autour de moi, j’accoste sur l’autre rive et fuis en courant à travers les champs et en riant comme un fou car la vie est folie.