Catherine de Bruyère est effondrée sur une chaise qu’on vient d’apporter pour qu’elle s’y pose. Ses bras pendent de chaque côté du dossier. Une joue sur une épaule, elle cherche à retrouver son souffle devant la porte gothique de son hôtel particulier. Une servante lui délace sa robe en lin bleu et écarte la broderie de l’encolure pour qu’elle puisse mieux respirer. Mais, à moitié évanouie, l’autre gît telle une poupée de chiffon près d’une nouvelle borne vers laquelle elle lève parfois les paupières :
— Ah… Ah… Ah !… souffre-t-elle.
La borne toute neuve qui remplace celle du Pet-au-Diable représente encore un cul mais une lave de pierre sculptée s’écoule d’entre les fesses et s’étale en bouse au sol.
— C’est un pet foireux, commente quelqu’un parmi la foule en demi-cercle qui ricane du spectacle de la borne et de la procédurière déconfite.
— Chez moi, quand ça arrive, on dit lâcher une vesse ! clame un accent du Poitou.
— La Vesse est la fille du Pet-au-Diable, rit un étudiant vers qui la riche propriétaire hisse un regard plein de haine.
Tout autour, en ce début de matinée, les commerçants de la rue du Martroi-Saint-Jean et ceux de la petite place tirent les volets de leurs échoppes. Je m’approche de Tabarie qui fait mine de s’intéresser à l’étal d’une harengère. Celle-ci ouvre des ballots de toile et, emballés dans de la paille, sort des poissons badigeonnés de gros sel qu’elle lave dans des cuves d’eau douce :
— Ha…rengs frais ! Voilà de la belle marée !
— Et fraîche ? lui demande Guy en lorgnant vers la Vesse.
— Plus fraîche que ton œil ce matin ! réplique la harengère bien dessalée. Qu’as-tu fait de ta nuit, joli damoiseau ? Des folies ?
— Je vais en prendre deux.
Tandis que, bouches au ciel et ressemblant à des phoques, Tabarie et moi engloutissons les poissons scintillants, de l’autre côté de la place, Dogis lustre, du bandage de son poignet droit, un pot d’étain qu’il repose sur un étal. Il se tourne vers l’attroupement. Seul Dimenche s’est mêlé à la foule.
Un bruit de galop venu du Châtelet remonte la rue Saint-Denis. Le lieutenant criminel Jean Bezon chevauche en tête, entouré de cavaliers qui font siffler les verges dans le dos des manants qui ne dégagent pas assez vite le passage. Ils renversent des charrettes de légumes et des contenus de brouettes que les maraîchers ramassent après qu’ils soient passés. La foule s’écarte prudemment devant la borne litigieuse, ouvre la voie au lieutenant criminel qui reste à cheval pour constater le délit. Sa monture trépigne, avance, recule, souffle, donne de l’encolure. Jean Bezon est coiffé d’un casque à cornes comme lui seul en porte encore à Paris. Ses yeux globuleux scrutent la borne :
— Ça représente quoi, une chiasse ?
— Bouh, hou, hou…, s’effondre, à côté, la victime.
Il est vêtu d’une cape marron et d’une tunique à blason orange par-dessus sa cotte de mailles. Un tas de ceintures entourent sa taille. Il a une tournure inquiétante et dans le regard quelque chose qui laisse impression sur la foule :
— Je devrais vous faire tous massacrer car je suis sûr que ceux qui, cette nuit, ont assommé un garde, volé la borne du Pet-au-Diable et installé celle-ci sont parmi vous et s’en amusent. Je devrais ordonner à mes sergents : « Sortez vos haches danoises et tuez ! Tuez tout ! Vous tuerez aussi les coupables… »
Les gens pétrifiés ne savent plus que faire. Ceux qui voudraient s’en aller craignent de se faire accuser. Jean Bezon glisse sur eux ses yeux de braise jusqu’à un Dogis jovial, sourire aux lèvres. De profil, le lieutenant criminel baisse la tête vers notre compagnon — jeune gros charcutier roux au visage hilare grêlé de taches de rousseur. Il le fixe tel un reptile. Sa moustache se poursuit en visage mal rasé. Son épaisse lèvre inférieure, traversée au milieu d’un profond pli vertical, ressemble à deux petites fesses qui bougent :
— Quelque chose t’amuse ? demande-t-il à Robin, de sa voix grave et caverneuse. Ne serais-tu pas un de ceux qui ont commis les forfaits de la nuit dernière ?
— Moi ? s’esclaffe Dogis. Avec un poignet cassé muni d’attelles ? Ça aurait été un exploit !
Tout le monde rit jusqu’à ce que Bezon glisse sur eux son regard. Puis il ordonne : « Sergents, en attendant de retrouver l’autre borne, réquisitionnez une charrette, transportez celle-ci et qu’on la détruise à la masse dans la cour du Châtelet ! » Mais la Catherine de Bruyère a repris des forces et redevient furie :
— Quoi ? Ah ça, jamais ! La Vesse est ma borne ! Et je ne veux plus que quiconque touche à ce qui est à moi !
Hilarité générale parmi les étudiants et les clercs. Je recule sur la place, scrute les fenêtres de l’hôtel particulier, n’y vois personne.