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12 novembre 1437. J’ai un peu plus de six ans. Quatre trompettes sonnent. Le pont-levis de la porte Saint-Denis s’abaisse. Six bourgeois lèvent les longues tiges d’un rectangulaire dais de satin bleu semé de fleurs de lys. Charles VII, à cheval, vient s’y mettre à l’abri du crachin d’automne et le cortège s’ébranle dans la capitale reprise.

Sans casque, une cape de drap d’or flottant pardessus le plastron de son armure, le roi, sur un cheval blanc également vêtu d’or, avance parmi les acclamations et le chant des cloches. Une femme aux mains jointes le supplie : « Faites bien diligence, sire, car votre peuple est ébahi et tout désespéré ! » Le souverain la fixe d’une lueur froide…

Mais après tant d’années si dures où la famine s’est autant fait sentir que le gel et les épidémies, il règne une soudaine atmosphère de kermesse dans la cité gothique. La voie royale est tendue de tapisseries et de guirlandes. Les rues, couvertes de feuillages et d’herbes odorantes. Des couvertures de laine, draps brodés, ciels de lit pendent aux fenêtres, encourtinent les hautes maisons à colombages contre lesquelles le peuple de Paris s’écrase en poussant des cris hystériques. Après plus de cent ans de guerre, l’Anglais sera bientôt totalement hors de France comme jamais de mémoire d’homme… Des artisans crient au monarque d’alléger les impôts, de procurer nourriture et travail : « Sauvez-nous ! » La foule est si dense et les chevaux de la garde royale si nombreux que des gens sont piétinés à mort, qu’il y a de nombreux blessés. Un enfant roule en chiffon sous les sabots du cheval du roi qui baisse vers la petite dépouille un regard voilé d’indifférence et de mélancolie. Il ne paraît pas heureux d’être là ni aimer Paris. Pourtant, sur son passage, des instruments jouent de grandes mélodies, trois belles filles déguisées en sirènes, les seins nus, folâtrent dans un bassin, des mystères sont joués en plein air sur des estrades. Des fontaines de lait et de vin à la cannelle coulent pour que tout le monde puisse s’y désaltérer. Ma mère s’étourdit de cette abondance, de ces théâtres, de ces musiques. Légère et sûre d’ellemême, elle entrevoit l’avenir… Elle rit tandis que le roi, qui arrive à notre hauteur, semble morose devant ces Parisiens lançant sous les pas de son cheval des pétales achetés en vrac à des vendeuses ambulantes qui circulent, énervées, dans la bousculade. Des bourgeois leur prennent des couronnes de roses hors de prix dont ils se coiffent. Ma mère insouciante, moqueuse et libre, en attrape une sur le plateau d’osier d’une vendeuse et la pose sur mes cheveux : « C’est toi, mon roi ! Je te donne le don d’être aimé ! » Gamine blonde, elle rit aux éclats. Le jeune dauphin Louis, chevauchant derrière son père, tourne les yeux vers ma couronne et me regarde. Il a quatorze ans. La tête de son cheval qui s’emballe devance la queue de celui de Charles VII. Un comte vient en saisir le mors et immobilise la monture du dauphin : « Même si vous regrettez la longévité de votre père, prenez garde à ce que le mufle de votre cheval ne dépasse jamais la queue de l’étalon du souverain. Ne vous impatientez pas. Votre tour viendra de chevaucher en tête de cortège lorsque vous serez Louis le onzième… » Charles VII roule vers son fils des pupilles méfiantes. Un connétable lui confirme son inquiétude à l’oreille : « Sire, vous logez un renard qui veut manger tous vos poulets. » Le roi est de petite taille, le teint jaune, les joues flasques, un long nez et des yeux ronds cerclés de cernes profonds. Sa jupe fleurdelisée révèle des genoux cagneux et des jambes maigres. On sent, qu’au sol, sa démarche doit être hésitante. Autant son fils est curieux de tout, autant lui dégage une profonde apathie dont on lui fait reproche dans la foule :

— Il n’a même pas proposé une rançon pour sauver Jeanne à qui il doit son trône… Et, depuis plus de vingt ans, il a maigre souci de racheter son cousin Charles d’Orléans, fait prisonnier à Azincourt tandis que lui se cachait dans ses châteaux…

Ma mère veut remettre ma couronne de roses sur le plateau de la vendeuse. Elle tend les doigts vers mon front. La marchande ambulante lui demande :

— Qu’est-ce que vous faites, vous avec cette ?…

— Rien, je ne l’ai pas volée.

— Alors payez-la !

— Mais non, je ne peux…

— Vous êtes une voleuse !

Un des nombreux lieutenants, qui guettent les coupeurs de bourses et surveillent les incidents, se retourne dans la cohue : « Que se passe-t-il ? »

— C’est une voleuse !

Couronne de roses sur la tête, je regarde ma mère. Autour de moi, le monde flotte en silence.

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