Malgré ces béquilles souveraines, je sais bien que, l’an dernier, je suis sorti de Paris encore vaguement écolier et que j’y suis revenu absolument larron et poète coquillard :
A Parouart, la grant mathe gaudie
Où accollez sont duppez et noirciz ;
Et par anges suivans la paillardie
Sont greffiz et print cinq ou six ;
Là sont bleffeurs au plus hault bout assis
Pour le evaige et bien hault mis au vent.
Eschequés moy tost ces coffres massis,
Car vendangeurs, des anses circoncis,
S’en brouent du tout à neant.
Eschec, eschec, pour le fardis !
Personne, autour de moi dans cette taverne, ne comprend ce que je lis à voix haute sauf les Compagnons de la Coquille qui se marrent et savent que j’ai dit :
A Montfaucon, on s’éclate sur le grand gibet
Où les naïfs sont pincés et bronzés ;
Par les sergents qui surveillent leurs ébats
Ils sont happés et pendus par paquet de cinq ou six ;
Là, les tricheurs sont mis à la place d’honneur
Pour être lessivés et bien éventés.
Fichez-moi vite le camp de ces murs épais
Car ici les voleurs, aux oreilles coupées,
Courent tout droit à leur perte.
Gare, gare à la corde !
Dans mes yeux, l’éclair d’acier de ma malice infinie de poète-grimacier au-dessus de ma bouche déformée. Le seul auditoire qui m’intéresse vraiment est celui des marginaux. Je dis à Colin de Cayeux :
— Mon tuteur veut m’envoyer comme poète à la cour du roi René. Quand je dis que je suis déjà le vôtre, il me répond : « Colin ? Le Diable le garde ! » Je crois qu’il aimerait que je me recule d’ordures telles que vous.
— Il a raison ! Mais regarde-toi, tu n’as point tournure de galant pour entrer chez le duc d’Anjou. Quant à ta bourse, dedans, qu’y a-t-il ? Rien. Du vent… Il te faudrait des écus pour le voyage, me dit-il tel un grand frère protecteur.
Colin, Petit-Jean, Dom Nicolas et moi sommes assis à l’entrée de la taverne, autour d’une table jonchée de langues fumées, de jambons, de tripes. Rien n’y manque. Six bouteilles de morillon et quatre pots d’hypocras complètent le service. Je grommelle :
— Des écus, je sais où en trouver… Je connais un coffre mais il sent beaucoup la corde.
Au fond de la salle, des amateurs réclament du vin de Beaune parce qu’ils trouvent trop légers les vins de France. Le tavernier les traite de Bourguignons, de gringalets et de cocus. Les amateurs de vin fort se fâchent. La femme du tenancier, à demi assommée, est jetée dans sa cave. Ça tire les dagues. Le tavernier voit son sang ruisseler. Dehors, des cliquetis d’armes puis des jurons, la chute d’un corps sur les pavés. Colin me demande :
— Il est où, ce coffre ?