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— Qu’est-ce qu’elle a ton oreille ? Mais, tu as été mordu !… Par le péché, monsieur Villon ?

Isabelle de Bruyère tintinnabule d’un joli rire dont les notes s’égrènent sur les vaguelettes de la Seine près du réservoir d’eau de l’Hôtel-Dieu où, depuis plusieurs mois, nous nous retrouvons presque chaque après-midi.

Débraillé comme un étudiant, allongé à plat dos dans l’herbe et ma nuque posée sur ses longues cuisses fermes et potelées, elle me caresse le sommet du crâne :

— Tes cheveux repoussent, alors cette tonsure s’efface, monsieur l’ecclésiastique qui ne revêt plus sa soutane…

Assise contre un mur de la rive droite, elle se penche vers moi, dépose un baiser sur mes lèvres et l’herbe en est plus douce.

— Tu sens bon la saponaire, me dit-elle, et la poudre de corail.

— Ce matin, j’étais à l’étuve…

Mes jambes étalées sont moulées par des chausses de coton violine de la même couleur que ma chemise recouverte d’un surcot de toile gris-bleu sans manches, ajusté au torse, évasé en jupe plissée sous ma ceinture où pendent une bourse et une dague.

— Tu sors armé, maintenant ? C’est pour me protéger, chevalier servant ?…

Isabelle rit et la voix modulée d’un oiseau chante dans l’éclat du soleil printanier… Sur la berge d’en face, des femmes au crâne enveloppé d’un tissu blanc travaillent à l’ombre d’un mur, en bas d’un escalier qui mène à une sorte de plage. Sur le fleuve, c’est un ballet de barques dont les rames entament l’eau comme des ailes de libellules. Ces frêles esquifs grandement chargés de plantes et d’herbes séchées rejoignent des fanières et des avenières — marchandes de foin et d’avoine. Une flourière décharge les fleurs venues par la Seine depuis les campagnes. J’observe ces femmes dans l’effort quotidien et tourne la tête vers Isabelle :

— C’est toi, la plus belle.

Elle est coiffée d’un hennin. De ce long cône pointu décoré de losanges, un voile volumineux pend librement, en plis souples, jusqu’à terre. Une courte voilette transparente serpentine à son joli front brillant et rieur. Un cordon doré borde le col de sa robe d’une riche étoffe verte de Gand dont le bas est décoré de déchiquetures en lambeaux feuillus « à la façon d’Allemagne ».

— Il est clair à voir ta mise, Isabelle de Bruyère la rentière qui finira dans un trousseau de maître des monnaies, que tu n’es pas trop accablée de besognes… Une fois que tu t’es bien peignée, bien parée et habillée, ta journée est faite.

Elle saisit dans l’herbe mon chapeau de feutre mou, à forme haute et bec pointant sur le front, pour m’en frapper la tête à grands coups :

— Ton raisonnement est tout à fait spécieux ! Il ne vaut pas un couteau à manche de troène, monsieur Villon !

Je l’attrape par la taille, que les coutures cintrées de sa robe affinent, et la renverse sur ma cape que j’avais étalée au sol pour qu’elle n’y tache pas sa robe. Elle me murmure : « François… » Je soupire : « Nous qui sommes nés le même jour, j’aurais voulu que tu sois ma sœur jumelle. » Elle plisse ses belles lèvres sensuelles dans un rictus malicieux :

— Et ma mère serait aussi la tienne ?… Je me redresse tel un ressort :

— Oh, celle-là ! J’ai une sacrée envie de lui briser les dents à cette sale vieille putain… Et de la battre à coups de pied et de poing au point de la faire péter et chier ! Toute sa robe mise en pièces, elle se retrouverait nue jusqu’au cul et…

Isabelle éclate de rire et enlace ses deux bras autour de mon cou :

— Ah, quel poète ! Mais est-ce qu’une cour du royaume acceptera un tel ménestrel ?…

Elle est une jeune fille fort gracieuse aux sourcils arqués. Au-dessus de son petit nez gentiment retroussé, des yeux brillants faits pour séduire un écervelé comme moi.

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