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J’ai la tête face à celle d’un notaire épiscopal mais à l’envers — pas celle du notaire mais la mienne puisque je suis pendu par les pieds devant lui… Assis sur une chaise et une écritoire aux genoux, il écrit ce que je lui dicte, poignets liés, dans la salle de torture. Reverra-t-on un jour un autre poète devant créer dans cette posture ? Le bourreau m’a passé deux crochets dans la chair des épaules où pendent, au bout de cordes, deux lourds sacs de sable qui me déchirent les muscles. Mon pauvre corps hissé par la poulie se disloque fibre à fibre, nerf à nerf. Le sang me descend à la tête congestionnée et la colère m’inonde le cœur. Une ballade de pardon et puis quoi encore ?!… Le délire que procure la faim, la fièvre, la douleur, accentuent la vitesse de mon débit furieux que la plume du notaire, sur le papier, tente de suivre. Je bave comme un mufle de vache. Tiens, en voilà de la miséricorde :

— Qu’en réalgar et en arsenic de roche, en orpiment, en salpêtre et chaux vive, qu’en plomb bouillant pour mieux les réduire en morceaux, qu’en suie et poix délayées dans l’eau d’une lessive faite de merde et de pisse de Juive, qu’en lavures de jambes de lépreux, qu’en raclures de pieds et vieilles bottes, qu’en sang d’aspic et drogues venimeuses, qu’en fiel de loups, de renards, de blaireaux, soient frites ces langues ennuyeuses !…

La plume du notaire file du papier à l’encrier et court aussi vite qu’elle peut tandis que je poursuis ma furie :

— Qu’en la cervelle d’un chat qui hait la pêche, noir et si vieux qu’il a perdu toutes ses dents, qu’en la bave et la salive d’un vieux chien qui ne vaut pas mieux, malade de la rage, qu’en l’écume d’une mule poussive coupée menu avec de bons ciseaux, qu’en eau où plongent groins et museaux de rats, grenouilles, crapauds et bêtes dangereuses ainsi que serpents, lézards et autres nobles oiseaux, soient frites ces langues ennuyeuses !…

Le notaire est en nage. Je sens son haleine et moi, je ne décolère pas. Les yeux hallucinés, je lui postillonne dans le visage :

— Qu’en sublimé dangereux à toucher et dans l’anus d’une couleuvre vivante, qu’en sang qu’on voit sécher dans les écuelles des barbiers lorsque la pleine lune arrive, l’un noir et l’autre plus vert que ciboulette, qu’en chancre et tumeur et en ces eaux claires où les nourrices décrassent les couches, qu’en bidets de filles d’amour — celui qui ne me comprend pas ne fréquente pas les bordels — soient frites ces langues ennuyeuses !…

— Pas si vite ! Pas si vite ! me crie le notaire dont on voit bien que ce n’est pas lui qui a les sacs de sable accrochés à la chair des épaules. Après chancre et tumeur, qu’avez-vous dit ?

— L’envoi ! Prince, passez tous ces friands morceaux, si vous n’avez pas d’étamine ni de tamis ou de filtre, par le fond d’une culotte merdeuse mais auparavant qu’en étrons de pourceaux soient frites ces langues ennuyeuses !!!

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