Je suis à l’abri sous le toit de chaume de la remise du cloître et adossé à des tonneaux quand Dogis, tremblant, et Pichard arrivent. Robin suffoque dans la nuit :
— J’ai piqué un des personnages considérables du monde judiciaire. Le coup de dague a peut-être été mortel ! Ils ont gardé Du Moustier qui va balancer nos noms…
De ses mains pleines de sang, le charcutier s’agrippe aux manches de ma soutane qu’il remue et souille de l’hémoglobine du notaire apostolique tandis que je soulève une bougie, allumée à la veilleuse qui brûle jour et nuit dans un godet de verre fixé à l’un des murs extérieurs de l’église. Je contemple la flamme qui se dresse et tord sa langue de feu :
— Cette affaire est grotesque, s’annonce méchante, et m’y voilà mêlé. Je serai pris et que va-t-on faire de moi ?…
Dogis se sent aussi dans un piège et en veut à Pichard d’avoir tout déclenché :
— Hips ! Si tu n’avais pas joué le Villon dans cet ouvroir, on n’en serait pas là !
— Et toi, blurp, tu gueulais des vers de qui, rue Saint-Jacques ?!
— Jamais François Villon, hips, n’aurait foutu comme toi le bordel chez Ferrebouc !… Ou alors, à la bombarde turque tirée à dos d’éléphant !
Ils parlent de moi, devant moi, comme s’ils parlaient d’un autre. Le ton monte. Ils sentent la vigne à plein. Les « hips » et les « blurp » s’accélèrent alors qu’ils se bousculent de leurs mains saoules. « Je vais faire de toi du pâté de lapin ! » À travers les cerisiers du cloître, je découvre maître Guillaume apparaissant sur le seuil de sa maison, une chandelle au poing. Leurs cris l’auront réveillé. « Tu sais ce qu’il ferait, là, Villon ? Je vais te dire, moi, ce qu’il ferait, là, Villon… » Pour éviter le pire, j’interviens et propose que tout le monde se sépare.
J’entre dans la maison à l’enseigne de La Porte Rouge. Dans la quasi obscurité, mon tuteur à tête de cerise découvre les taches de sang sur les manches de ma soutane. Devant sa chandelle, assis sur un banc et les coudes écrasant le noyer de la table, il pleure dans ses poings vibrionnants, crispés d’angoisse pour moi. Je m’approche de lui et caresse ses épaules secouées de spasmes incontrôlables :
— Ça va aller, maître Guillaume… Ça va aller.