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Je suis devenu courbé et bossu, j’entends très mal, ma vie décline, je perds mes cheveux sur le dessus. Chacune de mes narines coule, j’ai des douleurs dans la poitrine, je sens mes membres tout tremblants. Je suis impatient à parler. Mes dents sont jaunes et puantes comme des fosses d’aisance. Mon corps est devenu froid, maigre et sec. C’est la fin du mirage. Je rentre à Paris en cet automne 1461. Au bout de ma course, épuisé, je suis si las que c’est pitié. Les pieds bandés dans d’infâmes chiffons, mon vêtement est léger comme une brume. J’erre seul, promène ma plaie le long des étangs. Dans les villes gothiques traversées, les enfants me tirent la langue et les filles se moquent de moi. Je laisse passer la moquerie devant mes yeux comme les nuages. Si on me hue parmi les rues, je hoche la tête en souriant…

Quelquefois, noir et flou, je regarde dans les logis par les fenêtres. Ô, ces morceaux friands ! Ces tartes, ces flans ! Pour manger ces morceaux chers, on ferait bien un mauvais fait. Mais moi, de repas, souvent qu’une botte de foin. Je soupe de rondeaux, d’effets de lune sur les vieux toits. Dans un trou en vogue de Château-Gaillard, à travers une vitre jaune, le soleil s’écoule comme de l’urine. Je tousse. Je suis d’une maigreur saisissante et quand je psalmodie une de mes ballades pour obtenir une aumône, on entend à peine ma voix détimbrée. L’aubergiste ramasse dans une écuelle les reliefs d’une table, me la jette comme à un chien.

— Est-ce que je peux avoir aussi du vin ?

On me pousse sans seulement me répondre un pichet de boisson du puits que je néglige en me levant :

— C’est assez d’eau pour moi. Thibaut d’Aussigny m’en a ôté le goût.

Dehors, des femmes me remettent un morceau de pain ou une petite pièce de monnaie puis, s’informant où je vais, hochent la tête : « Vous n’y êtes point encore ! » Tout me repousse et tout me navre. L’été ne fut pas adorable après cet hiver infernal et quel printemps défavorable ! Et l’automne commence mal. Le froid gèle ma chair jusqu’aux os et la fièvre envahit mes jambes qui se déchirent aux roseaux. Je croise des merciers qui portent la balle sur le dos et des Écorcheurs dont je parle la langue lorsqu’ils me crient de m’arrêter.

— Faites pas chier, les vendangeurs, les envoyeurs !… Et laissez mon peu de liqueur m’emmener jusqu’au prochain village avant la torture.

« Tu es un Coquillard ? » s’étonnent-ils tandis que je continue à me traîner, usé, fini, délabré. Moi, ce que je veux, c’est revoir Paris.

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