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— Maintenant, tu peux regarder…

Je soulève docilement mes paupières et suis stupéfié par ce que je découvre. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Devant moi, dans l’encadrement de la porte ouverte du gourbi où nous habitons, une grosse boule blanche surmontée d’une autre plus petite avec dessus de la paille pendant comme des cheveux… Deux morceaux de charbon de bois, côte à côte, sont des yeux ronds qui me fixent obstinément. Une paire de pétales de roses de Noël, disposés telles des lèvres, palpite dans l’âpre bise qui souffle au seuil et j’entends une voix solennelle clamer : « Bonjour… Je suis venue jouer avec toi. Est-ce que tu sais parler ? »

Je ne parle pas encore mais crie de panique ! Ma mère espiègle repousse la porte vermoulue qu’elle avait tirée sur elle pour se cacher :

— Oh… tu as eu peur ? Mais c’est une gentille poupée de neige. Viens la caresser. Essaie de faire tes premiers pas vers elle.

Enfant récemment démailloté et sevré, maintenant nourri de poires et de pommes cuites, je quitte la paillasse de feutre de seigle où nous dormons et, sur le sol en terre, j’enchaîne périlleusement trois pas mal assurés vers la poupée et plaque mes menottes sur elle. Elle est glacée comme la mort !

Je retire prestement mes paumes et chancelle. Ma mère rit et me soulève dans ses bras : « Oh, elle est froide la dame ? Viens qu’on s’enveloppe tous les deux dans une couverture et on va aller en voir de plus belles. Aujourd’hui, c’est la fête de la neige. »

Dehors, tout est blanc. En pourtant dix-huit mois d’existence, jamais vu ça. Devant la cabane en torchis où nous logeons face à la Seine, le fleuve est de glace. Les coques compressées des barques y ont explosé dans la nuit. De lourds chariots de l’armée anglaise roulent dessus traînés par des chevaux. Une voisine dit à ma mère qu’elle a compté, ce matin, jusqu’à quarante oiseaux gelés sur un seul arbre. Il fait un froid à éclater les pierres !

D’ailleurs, des sculpteurs, sur des places, à l’entrée des marchés, devant les églises, taillent des blocs de glace, font apparaître des poupées de neige que les gens applaudissent aussi pour se réchauffer les mains.

En cette ville famineuse, privée par l’occupant de ses richesses et sa joie, où la peste erre sournoisement ; point de viandes aux cuisines, point de bûches aux foyers ; la nuit, le hurlement des loups derrière les remparts… la population misérable aime voir surgir, des doigts des sculpteurs, ces scintillants miracles de neige qui consolent un peu des duretés de l’époque. Même ma mère sans emploi, qui souffre pour moi douleur amère et maintes tristesses car je ne vois de pain qu’aux vitrines des boulangers, a le visage qui s’éclaire.

Les statues de femmes grandeur nature, ciselées dans la neige glacée, sont empruntées à la mythologie, à la culture populaire. J’entends parler d’Archipiades et Thaïs qui serait sa cousine, de la sage Héloïs qui aurait fait je ne sais quoi, de la déesse Écho qui répète tout ce qu’on dit, Bietrix, Aliz… Ce sont des femmes aux poses antiques, des figures légendaires ou historiques. Même Jeanne a son bûcher de glace !

Mais celle qui me plaît le plus, à moi, c’est Flora la belle Romaine à l’entrée du marché aux pourceaux. Ma mère qui perçoit mon excitation me laisse glisser le long de sa hanche et sa jambe pour que j’aille mieux la contempler. La poupée opaline est agenouillée, assise sur ses talons. Son visage est à ma hauteur. Dans ses paumes en offrande, côte à côte et tournées vers le ciel, le sculpteur a déposé des feuilles de houx qui reflètent, dans les grands yeux de la belle Romaine, une teinte gris-vert. Un timide soleil de janvier allume sa chevelure de glace d’un rayon blond. Je titube un pas tournoyant et acrobatique vers elle et tombe une première fois, les mains dans la terre, puis me relève vers son petit nez retroussé entouré de joues arrondies que je caresse. Mes doigts souillés y laissent des particules de terre qui scintillent alors sur son visage comme des taches de rousseur.

— Ma-ma-ma-ma…

Souvent, les semaines suivantes, j’entraîne, par la main, ma mère attendrie vers cette poupée de neige qui lui ressemble tant. « Ma-ma-ma… » Mais les après-midi ensoleillés de février adoucissent l’air et les formes des dames changent curieusement. Leurs aspérités s’effacent et gouttent. Les traits s’affaissent. Une reine blanche et détrempée a son corps qui se tord. Maintenant mi-femme avec une queue de poisson, elle pleut tant sur son socle qu’on dirait qu’elle chante.

Et un matin, la belle Romaine n’est plus là ! Où est-elle, la poupée de neige ? Moi qui aimais tant la voir, pourquoi est-elle partie ? Ma mère, qui me comprend, répond : « Elle est allée sous terre. Elle a changé de pays. Elle sera peut-être de l’eau dans une rivière ou la mer, un peu de nuage dans le ciel… Elle a changé de pays. »

Je m’agrippe à sa jupe écrue de laine feutrée et scrute les alentours, ne vois plus Jeanne à son bûcher de glace, ni…

— Les autres, c’est pareil…

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