Deux heures plus tard, elle se garait sur le parking de l’Institut médico-légal de Paris, quai de la Rapée. Le long bâtiment de brique rouge offrait une vue imprenable sur la Seine, mais ses pensionnaires en profitaient assez peu. Lucie se rappelait sa première « visite », avec Franck. L’espèce de fierté honteuse ressentie à pénétrer dans cet endroit presque aussi légendaire que le 36. Ses premiers vrais cadavres, des victimes de tueurs torturés, complexes. Sharko avait été son Pygmalion, son guide dans le Louvre des horreurs, son gardien du temple des morts, il lui avait tout appris, même la façon de respirer en salle d’autopsie. Des années plus tard, son admiration pour lui, pour sa carrière, pour l’homme qu’il était demeurait intacte.
Nicolas écrasa vite sa clope lorsqu’il la vit. Franck avait tendance à noircir le tableau et, contrairement à lui, elle préféra laisser au jeune capitaine le bénéfice du doute. Peut-être buvait-il plus que de raison parfois et, certes, il avait changé depuis la mort de Camille, mais de là à sniffer de la coke…
Il l’embrassa — son haleine sentait exagérément la menthe — et agita deux tickets-restaurant.
— Je te paie un déjeuner au Fénelon après l’autopsie. Je les ai retrouvés dans un tiroir, en… fouillant dans mes vieux souvenirs. C’est leur dernier mois de validité. Tu vas trouver ça drôle, mais j’ai toujours faim en sortant d’ici. Remarque, c’est quand même mieux que l’Oreille, tu sais, le mec de l’équipe Joubert ? Il paraît que lui, ça lui donne l’envie de baiser. Enfin, c’est ce qu’on dit.
— Tu sais, les on-dit…
On les orienta vers la salle numéro 3, au fond d’un couloir à la robuste odeur de chair faisandée. Seuls les légistes s’habituaient à la longue à cet air chargé d’émanations de gaz intestinaux et de bactéries. Pour les autres, comme pour un saut à l’élastique, le premier rebond faisait toujours mal au ventre.
Ils poussèrent la porte du sas et entrèrent dans la salle, où un second reflux d’odeurs nauséabondes vint agresser leurs narines. Paul Chénaix, le légiste, se courbait au-dessus du corps, assisté d’un collègue qui se chargeait de répertorier les échantillons de sang, d’ongles et de cheveux pour la toxicologie. Chénaix avait tout du citoyen lambda — père de famille, la quarantaine, courts cheveux noirs et nouvelle paire de lunettes à monture verte — mais, armé d’un scalpel, plongé dans sa blouse et avec ses pieds enfoncés dans des sabots en caoutchouc blanc, il ressemblait à un bourreau.
— J’ai attaqué sans vous. Mesuré, pesé, photographié sous tous les angles. L’examen externe est terminé, et on a commencé les prélèvements, histoire de gagner du temps. Comment va Franck, je m’attendais à le voir ? Ça fait un bail qu’il n’est pas passé par ici. Pourtant, ce ne sont pas les cadavres qui manquent.
Le regard de Lucie se porta vers le corps.
— Je crois qu’il commence à en avoir sa dose, des autopsies. Alors, quand il peut éviter, il évite.
Elle ne put réprimer un haut-le-cœur. En plus du trou dans la gorge, Ramirez présentait des plaies béantes sur la poitrine, les bras, les cuisses. Tailladé de part en part comme une baguette de pain. Nicolas s’avança aussi, à grand renfort de longs et bruyants soupirs. Depuis la mort de Camille, il ne réagissait plus pareil face à la mort. L’affronter était devenu une réelle épreuve, et Lucie savait à quel point il se battait en ce moment même pour rester.
Il plissa soudain les yeux en direction de la cuisse droite. L’une des plaies commençait à bouger, ses deux lèvres s’écartaient au ralenti. Un dos noir et luisant apparut, tel Nessie à la surface du Loch Ness. Du scalpel, Chénaix tailla un peu plus la chair et fit apparaître une sangsue. Le visage de Lucie vira au blanc nacre. Elle songea à un passage dans Alien, avec ce monstre gluant jailli du ventre de l’un des membres d’équipage. Chénaix constata leur trouble.
— Ah oui, j’aurais dû vous prévenir.
Il désigna un récipient rempli de ces bestioles.
— Je pensais les avoir toutes retirées. On a pris des photos, bien sûr, chaque fois qu’on en sortait une d’une plaie.
Il préleva l’animal gorgé de sang et le posa sur la table en acier, face à Nicolas, figé. Il lui accorda un regard compatissant.
— Je sais, c’est costaud, même pour les plus solides d’entre nous. Je sais aussi que… Enfin, je comprends ce que tu peux ressentir devant ce corps. T’es pas obligé de tout te farcir. Lucie est là, on dira que vous étiez deux tout au long et…
— Ça va. Je ne vais pas passer le reste de ma vie à fuir.
Réponse en coup de fouet. Chénaix acquiesça.
— Comme tu veux. Dans ce cas, allons-y : Ramirez a été tailladé de vingt et un coups de couteau. J’ai l’impression que son assassin l’a mutilé et a déposé une sangsue dans chacune de ses blessures. Pas certain à cent pour cent néanmoins, car six ou sept de ces demoiselles se baladaient joyeusement dans le tiroir de morgue quand on a sorti le corps. Mais, si on compte, avec celle-ci restée bien au chaud, on a bien vingt et une sangsues.
Il fit glisser la lame de son scalpel sur la face ventrale de l’animal et en ouvrit le système digestif. Une giclée de sang bien rouge et liquide se répandit sur la table. Lucie déglutit.
— Il était vivant quand on lui a fait ça ?
— Je suis partagé. D’un côté, je me dis que oui, parce que les sangsues n’ingurgitent pas le sang d’un cadavre. Mais de l’autre, les lèvres des plaies ne sont pas gorgées de sang, c’est comme si elles avaient été réalisées post mortem. Mais je ne peux pas en être certain, c’est difficile à voir à l’œil nu.
Lucie essaya de surmonter son dégoût.
— Peut-être que… qu’il est mort en cours de route, sous le coup de ses blessures. Le temps que le corps se dégrade ou que le sang se refroidisse, les sangsues auraient continué à se nourrir.
— C’est une possibilité. Dans tous les cas, on va découper les plaies et faire partir tout ça à l’anapath. Un sacré travail vu le nombre de plaies, on vous fournira les résultats au fur et à mesure, dans le courant de la semaine.
Le légiste désigna des scarifications au niveau de la poitrine. Des paquets de quatre barres verticales, traversées d’une cinquième en diagonale, comme lorsqu’on compte les jours. Lucie les dénombra mentalement : treize. Nicolas, de son côté, noircissait son carnet de notes Moleskine. Un moyen de détacher ses yeux du cadavre.
— Scarifications plus anciennes, probablement volontaires. Il en a aussi dans le dos.
Il désigna le pli de l’avant-bras gauche.
— Tatouages, des traces anciennes d’injection. On verra ce que ça donne avec la toxico…
Il fit basculer le corps. De nouvelles scarifications, plus profondes, plus nombreuses, plus artistiques, formaient des mots. Blood, Death, Evil. Le sang, la mort, le diable. Autour, des tatouages, serpents, scorpions, araignées…
— Lividités au niveau des points de contact entre les cuisses, les talons, le fessier et le sol. J’ai vu la photo indiquant la position dans laquelle vous l’aviez retrouvé : assis, les mains attachées devant lui. C’est cohérent. Il est mort dans cette position. Traces de sperme, de sang et de déchets organiques au niveau de la verge, signifiant des rapports sexuels en période probable de menstrues.
Nicolas se rappelait les taches de sang sur les draps.
— On pense qu’il y avait une fille avec lui avant qu’il se fasse tuer. On se met à sa recherche.
— D’ailleurs, en parlant de verge…
Il retourna de nouveau son macchabée et montra le gland, perforé d’une tige horizontale décorée d’une tête de bouc. Nicolas grimaça.
— Oui, je sais, ça fait toujours mal quand on est un mec de penser à la manière dont on lui a enfilé ce truc, déclara Chénaix.
Il remonta vers la gorge.
— Là aussi, c’est intéressant. Collerette érosive caractéristique d’une plaie par balle évidente. Brûlures, résidus de tir : son assassin était à bout touchant. On a tamponné autour de l’impact pour faire partir à la balistique, il y avait vraiment beaucoup de poudre. Le projectile est ressorti par-derrière. La mort remonte à plus de vingt-quatre heures. Vous avez retrouvé la balle ?
Nicolas se passa une main sur le visage.
— La balle et la douille, oui.
— OK. Une dernière chose avant que j’ouvre.
Il désigna un tatouage qui occupait la totalité de la surface sous le pied gauche. Une croix aux bords noirs. Dans la partie verticale, était écrit : « Pray Mev ».
— C’est une croix religieuse. Vous savez, quand j’étais plus jeune, j’étais assez fan des films sur les esprits maléfiques, les exorcismes, sur Satan et ces barges qui brûlent des crucifix. Pas vous ?
— On en a tous vu, soupira Nicolas, à bout de patience.
— La partie haute de la croix est située au niveau du talon. Donc, inversée par rapport au sens de la marche et par rapport à l’inscription.
— La croix inversée… Un signe sataniste, comme la tête de bouc du piercing et le Evil dans son dos.
— Dans le genre. « Prie Mev » fait peut-être référence à une identité satanique, Mev, une débilité dans le genre. L’un de mes collègues, Joffrey Lourme, fréquente des gothiques et m’a déjà parlé de ces histoires de croix. Je vous donnerai son numéro. La croix inversée n’est plus tournée vers le ciel, mais vers la terre, elle renvoie à la chute, à la descente aux Enfers. Votre victime, elle écrasait la tête du Christ contre le bitume à chaque pas qu’elle faisait. Une belle façon de dire merde à la religion chrétienne.
Tandis que Nicolas griffonnait sur son carnet, Lucie restait droite, les bras croisés, les yeux vides comme s’ils voyaient à travers le cadavre. Elle avait lu dans le rapport de son oncle que la fille qui côtoyait Ramirez affectionnait le look gothique. Elle pensait de surcroît au chat noir couvert de sangsues. Un lien avec le diable, là aussi ?
Paul Chénaix sollicita son collègue, et ils attaquèrent l’autopsie à proprement parler. De nouveaux tubes se remplissaient d’échantillons d’urine, de bile, de muscles, de peau, tandis que les organes quittaient le corps pour observation, pesée, échantillonnage. Julien Ramirez se résumait à un objet d’étude, une première marche à franchir pour accéder à la vérité.
Lucie glissa les mains dans ses poches, tremblantes sous le poids du secret. Elle imagina le père de ses enfants, seul au fond de cette cave, à charcuter le corps, transférer les sangsues gorgées du chat vers les plaies mortes et froides de l’homme. Comment avait-il pu penser à une mise en scène pareille ? Pourquoi une telle plongée dans les abysses ? Elle le revoyait aussi, à genoux dans le garage, engoncé dans sa blouse bleue, les yeux injectés de petites veines, en train de brûler son costume. Cette nuit-là, il n’avait plus été un flic. Mais l’un d’entre eux. « On cache tous des squelettes au fond de nos placards. »
Il n’était pas loin de midi quand l’autopsie arriva à son terme.
— Je vais suivre le dossier avec l’anapath et la toxico, ça m’intéresse quand ce n’est pas classique. Et je vous ferai un bilan, si vous voulez.
Les policiers le remercièrent. Nicolas prit une bonne bouffée d’oxygène une fois à l’air libre, sous un ciel de traîne comme septembre sait les modeler, avant de ranger son carnet et de planter une nouvelle cigarette entre ses lèvres. Il devait se tapisser la gorge de nicotine et saturer ses narines de fumée.
— Alors, t’en penses quoi ? fit Lucie.
— J’ai méchamment l’impression que celui-là va nous donner du fil à retordre.
Nicolas s’appuya sur le capot de sa voiture, savourant ses bouffées de tabac.
— Aucune trace d’effraction chez Ramirez. Ils se connaissaient sans doute, avec son assassin. De toute façon, tu ne t’acharnes pas sur quelqu’un de cette manière sans le connaître. On voulait qu’il souffre. Son calvaire a dû être interminable. Il…
Nicolas se tut soudain, les plaies saignaient aussi en lui. De son côté, Lucie s’empêtrait dans ses pensées. Toute leur équipe du 36 allait traquer un psychopathe, bâtir de fausses hypothèses, poursuivre quelque chose d’inexistant. Et elle en ferait partie : le prix à payer pour avoir récupéré l’enquête. Des mois de chasse vaine, à se traquer et se fuir elle-même. Nicolas lança sa clope à peine entamée au sol et l’écrasa du talon. Il plaqua ses tickets-restaurant dans les mains de Lucie.
— Vas-y seule. Je retourne bosser.
Une fois dans sa voiture, il démarra sans lui adresser le moindre signe. Encore l’une de ses étranges réactions où il décrochait et semblait fuir tout contact. Plantée au milieu du parking, Lucie n’avait pas faim. Juste l’envie d’appeler Franck, là, maintenant. Elle fit néanmoins quelques kilomètres pour être sûre de s’isoler et se gara en warning devant une entrée d’immeuble, rue Saint-Paul. Coup de fil sur le portable perso de Sharko.
— T’es où ?
— Chez Ramirez. Le bulldozer est au travail. Attends deux secondes… (Le bruit de moteur devint plus faible dans l’écouteur.) Pour le moment, on a déterré sept cadavres de chats recouverts de chaux vive. Juste des animaux, Lucie. Aucune trace de… d’autre chose.
Des chats… Ramirez ne s’était-il attaqué qu’à des animaux ? Cela expliquait-il la présence de sa camionnette dans les rues d’Athis-Mons ? Peut-être sillonnait-il des quartiers en quête de chats à ramasser ? Peut-être n’avait-il jamais touché à un cheveu de Laëtitia ?
La voix de Sharko la tira de ses pensées.
— Je suis allé voir ta tante, je lui ai longuement expliqué ce qu’on s’était dit. Elle a d’abord pleuré comme une Madeleine, puis ça s’est plutôt bien passé. Je lui ai fait comprendre que, si elle ne tenait pas sa langue, ça te mettrait en danger. Elle ne parlera plus jamais des recherches de ton oncle ni du fait qu’elle t’a sollicitée. Et elle est heureuse que Ramirez soit mort. Donc, de ce côté-là, plus de souci à se faire, tout est carré. Et toi, ç’a été ?
— C’est l’une des pires autopsies que j’aie jamais vues. Nicolas s’est senti mal, il a eu l’impression de revivre tout ce qui s’est passé avec Camille. Je sais que c’était pour nous protéger, mais t’es allé tellement loin. Tu l’as mutilé, Franck !
— Il n’y avait pas d’autre solution, crois-moi. Faut que je te laisse, on m’appelle.
Lucie raccrocha comme si son portable lui brûlait la main. Elle pensait aux propos de Sharko dans la matinée : « Tu vas voir que j’ai fait des choses pas belles au cadavre, mais c’est pour l’éloigner encore plus de ce que nous sommes au fond de nous. » Justement, ces actes ne le rapprochaient-ils pas, au contraire, de ses retranchements les plus obscurs ? C’était bien sa main qui avait découpé, mutilé, tailladé.
À la vue de ces actes, Lucie avait la sensation que le Sharko blanc — l’homme qu’elle aimait — avait de plus en plus de mal à se dissocier du Sharko noir, cette espèce de Minotaure sanguinaire qui cherchait la sortie du labyrinthe et qui, le temps d’heures sombres à la cave, l’avait trouvée.