Le laboratoire de toxicologie-stupéfiant se partageait les bâtiments avec l’Institut médico-légal, place Mazas, le long du quai de la Rapée. Tout transitait entre ces murs, en provenance de l’ensemble des services de police : drogue, produits illégaux, fluides corporels, mèches de cheveux, prises de sang. Rares étaient les affaires criminelles qui n’avaient pas recours aux limiers capables de vous dire, en analysant vos cheveux, les stupéfiants que vous aviez consommés six mois plus tôt et pendant combien de temps. Rien n’échappait à leur vigilance ni au flair de leurs machines.
Avant de s’y rendre, Lucie et Nicolas en profitèrent pour aller voir Chénaix, qui détenait les premiers retours de l’anapath : douze plaies sur les vingt et une avaient pour le moment été analysées, et toutes avaient été réalisées post mortem. Quant aux sangsues insérées dans les blessures, elles avaient préalablement été gorgées de sang animal et non humain, dont l’espèce restait à définir. Pour Nicolas, il s’agissait à l’évidence de sang de chat, vu les découvertes dans le jardin. Donc Lucie disait vrai : tout résultait d’une mise en scène après la mort, destinée à les tromper.
Restait à comprendre pourquoi Jack avait agi de la sorte.
— Il y a un dernier truc avant que vous partiez, ajouta Chénaix. Ça concerne le cerveau de Ramirez, que j’ai découpé en tranches. Il semblerait qu’il y ait une infime région située dans les lobes temporaux qui ne soit pas normale.
— Qu’est-ce que ça signifie, pas normale ?
— Spongieuse, comme rongée. Mais je ne suis pas un spécialiste du cerveau, impossible de vous en dire davantage sans des examens approfondis en laboratoire. Ça peut être n’importe quoi. Ramirez était peut-être atteint d’une maladie neurodégénérative, ou d’une infection, ou de je ne sais quel cancer. Là aussi, je vous tiendrai au courant mais, franchement, ça risque de prendre un peu de temps. Les examens s’accumulent, nos labos ne sont pas extensibles, et savoir quelle maladie portait ce type avant de mourir n’est pas vraiment une priorité pour l’anapath.
— Essaie de ne pas oublier quand même…
Les policiers le remercièrent et changèrent de pièce. À présent, ils se tenaient debout devant une paillasse encombrée de binoculaires, de lamelles de verre, de fioles et de liquides colorés. Le chimiste à leurs côtés, Angel Vigo, était une tige de presque deux mètres, au dos un peu voûté à force de se pencher sur les éprouvettes et les microscopes. Il portait la blouse, boutonnée jusqu’au col comme s’il s’agissait d’un corset ou d’une camisole, des baskets blanches et de petites lunettes rondes à la Steve Jobs.
Lucie fixait le râtelier de treize éprouvettes trouvé chez Ramirez. Des larmes… Elle se demanda combien de temps il fallait pleurer pour les remplir une à une. Combien de larmes Laëtitia avait-elle versées, enchaînée à son radiateur, et dans quelles conditions ? Parce qu’elle en était certaine avant même que le spécialiste ouvre la bouche : ces larmes appartenaient à la jeune fille au petit anneau dans le nez.
Vigo prit l’un des tubes et le mit entre les mains de Nicolas.
— Je préférais que vous veniez, parce que… c’est peu commun, ce que je vais vous expliquer, et a priori très grave. Je n’avais jamais eu affaire à ce genre de cas. D’ordinaire, on analyse le sang, les cheveux, les poils. Mais des larmes, c’est la première fois.
Nicolas observa le contenu translucide. Qui avait-il de plus intime que des larmes ? Il se rappelait cette trappe, planquée à l’étage. Cette niche secrète. À qui appartenait le contenu de ces tubes de verre ?
— Il faut savoir que les larmes sont très riches en composants chimiques. Chlorure de sodium, enzymes, lipides, protéines et même des hormones, comme la leucine, la prolactine… Bref, elles transportent un véritable microcosme de notre expérience, de notre vécu. Elles nous racontent toutes une histoire. On est capable aujourd’hui de différencier trois types de larmes : les larmes basales, réflexes ou psychiques. Ça vous parle ?
Les deux flics haussèrent les épaules. Ça voulait dire : oui et non.
— Les larmes basales sont les plus communes, elles sont produites par l’organisme pour lubrifier nos yeux. Les larmes réflexes sont celles provoquées pour défendre l’œil suite à une agression extérieure, comme le vent, le froid, un objet… Quant aux larmes psychiques, elles surviennent à partir d’émotions, pas besoin de vous faire un dessin : tristesse, rire, déception… On connaît tous ça. Ce sont plus particulièrement celles-là qui nous intéressent.
Il leur tendit un livre d’une centaine de pages.
— Au risque de vous surprendre, ce n’est ni un rapport officiel ni une étude scientifique, mais un livre de photos réalisées par une artiste contemporaine américaine, Rose-Lynn Fisher. Elle est spécialisée en macro- et microphotographie, et elle tente de rendre visibles, par l’image, diverses manifestations physiques impalpables. Comme les émotions… Il y a trois ou quatre ans, elle a exposé au Palais de Tokyo Topography of Tears, « la topographie des larmes ». Fascinant. Fisher a passé des années à étudier des centaines de larmes d’origines différentes, les siennes et celles de proches, au moyen d’un microscope optique. Elle les a photographiées, exposées dans divers musées d’art contemporain, et en a aussi fait un livre, celui que vous avez entre les mains. Je vous l’ai dit, ça n’a rien de scientifique, mais ce livre est une bible pour définir précisément de quelle origine peuvent être les larmes contenues dans ces tubes.
Nicolas feuilleta le livre, Lucie à ses côtés. Les clichés marquaient l’esprit, ressemblaient à des villes de graphite, à des fractales ou des imbrications démentes de pièces métalliques. La véritable vue aérienne d’un territoire intérieur, de mondes miniatures portant une signature biologique. Les larmes d’espoir ressemblaient à des taches de Rorschach, celles coulées après avoir épluché un oignon s’apparentaient à de la dentelle. Chaque typographie reflétait un univers différent, propre à la situation, à l’émotion ressentie. Lucie se demanda à quoi auraient ressemblé ses propres larmes, la nuit de la mort de Ramirez.
— Et à quoi correspondent les larmes des tubes ? demanda-t-elle.
Le scientifique leur prit le livre des mains et tourna les pages. Il écrasa son index sur une photo qui occupait tout l’espace.
— Une seule et même émotion : la douleur.
Lucie imaginait Ramirez face à Laëtitia torturée, cueillant les larmes au bord de ses yeux. Vigo saisit le tube des mains de Nicolas et le remit en place.
— Il y a pour chaque tube entre trente et cinquante millilitres, ce qui donne une fourchette de mille à mille cinq cents larmes. Ceux ou celles qui les ont versées ont dû pleurer des heures, des jours, en proie à la souffrance, pour pouvoir remplir les éprouvettes à ce niveau.
— Ceux ou celles ? répéta Nicolas.
Vigo serra les lèvres, refermant le livre pour le poser sur la paillasse. Il fixa les tubes dans un soupir.
— Treize tubes. Treize concentrations de composés chimiques complètement différentes. Ces larmes appartiennent à treize personnes distinctes, je n’ai aucun doute là-dessus. Hommes, femmes, jeunes ou vieux ? Impossible à dire. Il n’y a qu’un seul et unique point commun à tous ces tubes : ils ont été remplis de douleur à l’état pur.
Tandis que Lucie fixait les éprouvettes sans plus bouger, Nicolas encaissait. Treize… Elle n’arrivait pas à imaginer. Laëtitia n’avait-elle été qu’un numéro ? Julien Ramirez s’était-il livré à douze autres enlèvements ? Avait-il torturé et tué toutes ces personnes ? Des hypothèses démentes, inimaginables, même pour un flic aguerri du 36.
Nicolas pensait à la fresque dessinée sur le mur de Ramirez. Aux scarifications sur son corps. Au fond de lui, il avait refusé de le croire, mais aujourd’hui, il se retrouvait confronté à une bien sordide réalité : treize individus avaient été emportés par les diables…
— On peut récupérer les ADN ?
— C’est ce que je dois m’attacher à regarder maintenant, en me rapprochant du labo de génétique. Mais ce n’est pas évident. L’ADN se trouve dans le noyau des cellules, or les larmes n’en contiennent normalement pas, tout comme l’urine. Mais il est possible qu’elles aient embarqué un peu de matériel génétique avec elles en coulant, ou lorsque celui qui a fait ça les a récupérées. On a peut-être une chance de trouver d’infimes squames de peau dans certains tubes, qui nous permettraient de dresser un profil ADN. Dans tous les cas, je vous tiens au courant, bien entendu.
Il leur serra la main.
— Bon courage, surtout. J’ai comme l’impression que vous allez en avoir besoin.
Une fois dehors, Nicolas contourna le bâtiment et se mit face à la Seine, les bras croisés, ses dents grinçant les unes contre les autres. Besoin violent d’un rail de coke. Il fixa l’onde tranquille de l’eau, se concentra sur les clapotements pour retrouver son calme.
— Quand Camille est morte, j’ai… j’ai eu le sentiment qu’on ne pouvait pas aller plus loin dans l’horreur. Ce qu’ils lui avaient fait… ça explosait le cadre de l’humain. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on remet le disque au début, que tout recommence. Treize personnes… Treize, tu te rends compte ? Où sont tous ces gens ? Et pourquoi ? Pourquoi ?
Il chassa du pied une giclée de gravier.
— Ramirez est mort, il est la victime, mais j’ai l’impression que c’est lui, le monstre. Il prenait les larmes de ses proies, leurs composés les plus intimes, les plus précieux. Qu’est-ce qui pouvait bien se passer dans la tête de ce malade ?
Il se sentit mélancolique au passage d’une péniche qui glissait sur le fleuve.
— J’envie les pénichards. Leur insouciance, leur liberté. Tu crois qu’ils sont heureux sur leur bateau ? Tu crois que, en étant sur l’eau, ils sont coupés de toute cette merde qui les entoure ?
— Ils paient des impôts, comme nous tous.
Nicolas médita la réponse et revint sur la terre ferme.
— À la cave, il y avait des quantités énormes de sacs de chaux vive, bien plus que pour enterrer des chats. Ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Et puis cette fresque, les diables, les visages effrayés… C’étaient elles, c’étaient ces personnes. Ramirez les a immortalisées en les dessinant et en se gravant un trait sur la poitrine pour chacune d’entre elles. Comme des trophées. Les corps sont quelque part dans la nature, six pieds sous terre.
— On n’est sûrs de rien.
— J’en ai la conviction. J’ai aussi la conviction qu’il aurait continué si Jack ne l’avait pas stoppé. Combien de salopards de son espèce passent à travers les mailles du filet ? J’ai du mal, Lucie. J’ai du mal à imaginer ce qu’il a pu leur faire subir. Il était en face d’eux quand ils pleuraient de douleur. Il leur a arraché leurs larmes et les a gardées précieusement pour se rappeler tout ça en se paluchant. Le pire, c’est qu’il n’était peut-être pas seul.
— Tu penses aux diables du tableau ?
— Les trois diables, oui, l’ampallang sur son sexe, qui marque l’appartenance au clan, à « Pray Mev ». Et rappelle-toi sa prudence, pas de connexion Internet, carte de téléphone anonyme… Et si Ramirez n’avait pas agi en solo, mais avec un ou des complices ? Et s’il y avait autre chose, derrière ces larmes ? Il faut que je comprenne ce qui s’est passé. Que je coince le ou les salopards qui sont derrière tout ça. Pour Camille, tu comprends ?
— On est une équipe, Nicolas. On veut tous la même chose.
— Pas autant que moi. Oh, non, crois-moi, pas autant que moi.
La sonnerie du téléphone de Lucie mit un terme à leur discussion. Elle s’écarta pour répondre à Franck.
— C’est moi. Je peux te parler ?
— Nicolas n’est pas loin, mais ça va.
— Alors écoute-moi bien. On tient la fille.
— Mon Dieu. Comment vous…
— Ne dis rien, on parlera plus tard. Robillard m’attend dans la voiture, on l’emmène au 36. Elle m’a vu, elle a entendu ma voix, mais zéro réaction. Ça veut dire qu’elle avait déjà pris la fuite quand je suis arrivé cette nuit-là chez Ramirez. Mais toi, faut pas que tu la croises, vous étiez peut-être toutes les deux dans la maison au même moment. Tu te fais redéposer au 36 par Nicolas et tu prétextes un problème avec les enfants, je ne veux pas que tu montes. Nous, on va l’interroger dans le bureau de Manien, il est parti à Dijon et ne sera pas là avant ce soir. Après avoir raccroché, tu dis à Nicolas qu’on a pêché le poisson, et que j’ai eu un appel de l’école pour Jules. Il a de la fièvre. Je te laisse.
— Attends…
Mais il avait déjà coupé. Lucie prit une grande inspiration et s’approcha de Nicolas, qui la fixait d’un air interrogateur.
— C’était Franck. Ils ont la fille.
Nicolas s’arracha du sol et se dirigea d’un pied ferme vers sa voiture.