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— L’histoire de Mev Duruel est très difficile à retracer, messieurs.

Le lendemain matin, Sharko, Bellanger et le psychiatre Michel Cataluna avançaient dans l’un des couloirs de la clinique médicale de Ville-d’Avray, à deux encablures du château de Versailles. L’endroit où résidaient quarante-quatre patients atteints de graves troubles mentaux était agréable, planté au cœur d’un poumon de verdure.

— Son père adoptif, Roland Duruel, est décédé suite à une chute d’échelle il y a une dizaine d’années. Il avait 76 ans. Un spécialiste des araignées, qui a longtemps parcouru les forêts de la planète à la recherche de nouvelles espèces. Le nom de Mev apparaît pour la première fois dans l’administration française en 1961. Une enfant sauvage, abandonnée, que l’aventurier aurait trouvée errante, à quelques kilomètres de la ferme où il vivait avec son vieux père, au nord de Chartres. Elle a d’abord grandi dans des instituts spécialisés, puis Duruel a réussi à en avoir la tutelle et finalement à l’adopter.

— Quel âge avait-elle ? demanda Nicolas.

— 6, 7 ans au moment de sa découverte. On ne connaît pas son âge précis. On n’a jamais retrouvé ses origines. Toutes les hypothèses ont été avancées, y compris celle selon laquelle elle aurait été élevée avec des chiens par une espèce de sadique. Aujourd’hui, je suis persuadé que Duruel l’a trouvée au fond d’une jungle lors de l’un de ses voyages et s’est débrouillé pour la ramener illégalement. Il avait de l’argent, beaucoup d’argent. Et avec l’argent, vous le savez, on achète tout. Même des vies.

Mev avait donc aux alentours de 60 ans. Sharko l’avait imaginée beaucoup plus jeune, sans doute à cause du sang menstruel, qui symbolisait pour lui l’enfantement, la naissance, la femme nourricière.

— … Elle ne parlait pas, mais poussait des cris et des sons gutturaux, elle dormait à même le sol. Dans les premiers mois, elle refusait de manger, sauf des cœurs ou des foies d’animaux crus. Après deux ou trois années de progrès, par le biais d’un imbroglio administratif, Duruel a pu la récupérer en graissant quelques pattes. Elle a donc grandi et vieilli dans une immense ferme isolée. Cet endroit de campagne constituait globalement son seul univers, mais c’était là où elle se sentait le mieux, au contact de la nature et des animaux. Roland s’occupait bien d’elle, les médecins et les éducateurs se succédaient pour assurer le développement de l’enfant. Quand Roland s’absentait pour le travail, le vieux père de ce dernier prenait le relais.

Ils s’arrêtèrent devant une salle colorée où divers patients de tous âges s’activaient à peindre, dessiner, faire des collages. Des œuvres plus ou moins grossières et torturées tapissaient les murs. Des bouches, des spirales de feu, des ogres aux mains énormes… Thérapie par l’art, songea Sharko. Il reconnut, sur l’un des pans de mur, des dessins de Mev Duruel. Les reliefs rouge sombre et noirs, les situations de danger, les têtes suspendues… Cataluna désigna la patiente en retrait, penchée sur une feuille.

— C’est elle, là-bas. Concentrée sur une grille de sudoku. Elle est une grande spécialiste des jeux de lettres et de chiffres, capable de résoudre une grille en moins de trois minutes. Elle a une mémoire extraordinaire, adore parcourir les dictionnaires. Allez comprendre. Elle sait parfaitement lire et écrire, on sait aussi qu’elle parvient à communiquer oralement, on l’a déjà entendue parler avec des patients, mais elle ne le fera jamais avec nous.

— Pourquoi ?

— Vous êtes des étrangers, je suis en blouse. Nous sommes tous trois des agresseurs potentiels. Depuis dix ans, elle ne m’a jamais adressé la parole. Comme vous voyez, Mev est brune aux yeux bleus, caucasienne. Mais la récurrence de la végétation, des animaux sauvages, des visages indigènes et ces têtes coupées dans son œuvre montrent qu’elle a probablement vécu sa prime enfance dans la jungle. Peut-être en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

— Pourquoi ces régions-là ?

— Roland Duruel était dans ces derniers endroits au monde peuplés de cannibales à la fin des années 1950. Il est rentré en France en 1961.

La femme impressionnait Sharko. Massive comme un bloc de chêne, cheveux d’ébène, de larges poignets, un visage qui semblait creusé par l’érosion. La peau couleur d’écorce. Il l’imaginait dans son enfance dévorer des cœurs entre ses doigts, au sein d’une tribu primitive coupeuse de têtes.

— De quoi souffre-t-elle, au juste ? On m’a parlé de… schizophrénie.

— Schizophrénie paranoïde, plus précisément. Phases incessantes de désorganisation psychique, psychotique au plus haut point avec hallucinations visuelles et auditives sévères à dominante persécutive. Régulièrement, Mev est attaquée par… par des coulées de sang.

Nicolas fronça les sourcils.

— Je ne comprends pas.

Comme si elle avait entendu, Mev les dévisagea. Sharko vit dans son regard l’obscurité de la jungle et l’agressivité d’une bête sauvage. Elle conserva un air méfiant, se recroquevilla plus encore sur sa chaise et reprit son activité.

— Avez-vous déjà vu la peur dans les yeux de quelqu’un ? La vraie peur, cette terreur palpable qui vous pousserait à vous tuer ou vous mutiler plutôt que de l’affronter ? C’est ce qui se passe avec Mev chaque fois que les coulées de sang l’attaquent. Ces coulées sont épaisses, elles n’émettent presque aucun bruit lorsqu’elles s’approchent lentement d’elle, mais Mev les entend. Elle perçoit leur ronflement, pareil à la lave qui se fraie un chemin à travers la roche.

Il rendit le salut à un patient qui lui faisait un geste amical et revint vers ses interlocuteurs.

— Quand le vétérinaire de la ferme a découvert le corps de son père tombé d’une échelle de six mètres, il y a dix ans, Mev était prostrée contre un mur, parce que le sang qui avait coulé du crâne paternel s’était répandu jusque devant ses pieds et… comment dire, l’empêchait symboliquement de s’échapper. Elle s’était mutilée à l’entrejambe en pensant que son sang menstruel se répandrait et pourrait combattre les coulées étrangères. Elle avait environ 50 ans.

La folie à l’état pur, qui ramenait Sharko à sa propre histoire. Aujourd’hui encore, il se rappelait Eugénie, la gamine apparue un jour dans sa tête, intarissable bavarde et friande de beurre de cacahuète. Oui, il s’en souvenait mais ne la voyait plus, à présent, et c’était toute la différence avec la femme qui se tenait dans la pièce. Mais en tant qu’ancien malade, il imaginait sans mal le calvaire de Mev. À cause d’un dysfonctionnement dans sa tête, elle voyait les coulées, parce que les zones liées à la vision s’allumaient dans son cerveau chaque fois que les hallucinations apparaissaient. Elle n’avait aucun moyen de discerner le faux du vrai.

— … On ignore quand tout cela a débuté, quand les hallucinations et le sentiment de persécution liés au sang ont commencé à l’envahir, on ne sait pas vraiment qui l’a suivie dans son adolescence et plus tard. Les Duruel père et fils ont toujours maintenu Mev à l’écart du monde, pour la protéger sans doute. Bref, tout est très flou. Mais les schizophrénies débutent souvent dans la vie de jeune adulte. La psychose de Mev ne date pas d’hier.

— Vous pensez que cette peur panique du sang peut venir de ses jeunes années dans la jungle ?

— Probable, oui.

Ils quittèrent la salle et s’engagèrent dans des couloirs. Le psychiatre poussa la porte d’une chambre, dont tous les murs étaient recouverts par des grilles de sudoku et des tableaux peints avec du sang menstruel.

— Ces tableaux sont une barrière contre ses peurs, un moyen de repousser les coulées. Elle s’entoure de morceaux de jungle et de sang pour se retrouver dans un environnement qu’elle connaît. Je pense que tous ces visages tribaux, ces léopards, ces serpents, ces crocodiles sont ceux de sa prime enfance. D’un point de vue symbolique, elle a reconstitué le monde de ses premières années. Elle a eu une ménopause tardive — après 55 ans —, mais elle est trop âgée aujourd’hui pour utiliser son propre sang menstruel, alors, elle s’arrange pour en récupérer auprès de patientes plus jeunes. On encadre tout cela, bien sûr, mais on ne s’y oppose pas.

Alors que Nicolas restait immobile, Sharko tournait sur lui-même. Le rouge, le noir, les reliefs du sang menstruel, liquide à la fois usé et riche.

— Pourquoi des visages souriants face au danger ?

— On pense qu’il s’agit, là encore, d’un moyen de se rassurer. L’uniformité dans le ton et les couleurs, la régularité avec laquelle les tableaux accrochés au mur sont espacés…

Sharko ne pouvait s’empêcher de songer au plongeur dévoré par les requins, persuadé que la cause était ailleurs. Que, dans son enfance, Mev Duruel avait vraiment vu ces indigènes affronter la mort sans aucune peur dans le regard. C’était il y avait plus de cinquante ans, sûrement à des milliers de kilomètres d’ici.

— … L’un de mes confrères est féru d’art contemporain, poursuivit le psychiatre. C’est lui qui a introduit les tableaux de Mev dans le circuit, voilà sept ou huit ans. Ça a plutôt bien fonctionné, il y a des amateurs qui achètent les œuvres, d’autant plus que le sang de Mev, lorsqu’elle avait encore ses règles, n’était pas commun. Elle est du groupe sanguin Bombay. Un groupe très rare.

Sharko n’en avait jamais entendu parler, et vu la réaction de Nicolas, lui non plus.

— Mev est heureuse que ses tableaux sortent d’ici. Elle se fiche de l’argent. Plus ses tableaux se répandront dans la population, plus ils pourront gagner du territoire sur les coulées, vous comprenez ?

Logique de schizophrène. Les flics acquiescèrent. Nicolas lui montra une photo de Willy Coulomb.

— Lui aussi était un amateur de ses œuvres ?

— Il est venu, en effet, mais « amateur » n’est pas le terme exact. Il voulait comprendre le sens des tableaux : pourquoi ces individus étaient-ils dénués de peur ? Il était comme vous, très curieux, et posait tout un tas de questions sur les origines de Mev, le fait qu’elle peigne des scènes de jungle avec son sang menstruel. Je lui ai plus ou moins révélé la même chose qu’à vous.

— Quand était-ce ?

— Fin juillet. La dernière semaine, le 30 ou le 31, je ne sais plus.

— Et savez-vous comment il est arrivé jusqu’ici ? Comment il a appris l’existence de Mev, de ses tableaux ?

— Non. Par la presse ? Mev a eu au fil des années beaucoup d’articles, dont certains aux titres parfois un peu racoleurs.

Sharko réfléchit. Grâce à la presse, Coulomb avait sans doute fait le lien entre le prénom de cette femme et le « Mev » gravé sur sa plante de pied lors de la séance de tatouage. Ou alors, il avait été mis au courant par Ramirez ? Que savait-il réellement en débarquant ici ?

— … Il a insisté pour lui parler, je lui ai dit qu’elle n’échangerait pas un mot avec lui, mais je ne me suis pas opposé à la rencontre. Il était très habile, il la flattait, la félicitait. Mev appréciait vraiment, même si elle ne desserrait pas les lèvres. Il lui a même proposé de lui acheter des tableaux. Puis il a posé une question qui a tout fait dégénérer. Mev lui aurait transpercé la main avec un crayon s’il n’avait pas eu le réflexe de la retirer. Les infirmiers ont dû intervenir, elle a sombré en pleine crise psychotique. Vous avez vu son gabarit ? Elle a failli envoyer deux hommes à l’hôpital.

— Quelle était cette question ? demanda Franck.

— « Quel est le secret du sang ? »

Le secret du sang… Nicolas et Franck se trouvaient confrontés, semblait-il, à un gros nœud de leur affaire. Sharko gardait les yeux rivés sur les tableaux. Il se rappelait les propos de la bio-artiste, quand elle parlait d’Ovide, des métamorphoses, du sang vecteur d’immortalité. Était-ce de ce genre de secret qu’il s’agissait ?

— Vous avez une idée de la réponse ?

— Pas la moindre.

— Et vous pensez que Mev la connaît ?

— Le sang la terrorise depuis des années. Est-ce la simple évocation du mot entre des lèvres étrangères qui a provoqué la crise ? En l’état actuel des choses, il n’y a pas moyen de le savoir. Je suis désolé.

« Quel est le secret du sang ? » Pour Sharko, le sang était à l’origine du traumatisme de Mev. Quel drame l’avait frappée dans sa petite enfance ? Avait-elle été abandonnée au milieu de la forêt ? Recueillie par une tribu anthropophage ? Comment avait-elle survécu ? Seul Roland Duruel devait le savoir, or il était mort. Franck tendit au psychiatre une photo de la croix tatouée.

— Est-ce que vous avez déjà vu cette croix ? Cette citation ?

Il considéra le cliché avec attention et secoua la tête.

— « Pray Mev »… Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Nous l’ignorons. C’est pourquoi nous aimerions que vous montriez cette photo à Mev. Ces treize corps, vous en avez certainement entendu parler à la radio ?

— Bien sûr. C’est affreux.

— Eh bien, l’assassin avait cette croix sous le pied. Et Willy Coulomb aussi quand il est venu ici. Une croix sataniste car inversée. On pense qu’il y a peut-être une histoire de secte vénérant le diable, ou quelque chose d’approchant. On a l’impression que, indirectement, Mev est concernée.

— Une secte ? Je ne comprends pas, et je ne vois pas en quoi elle pourrait être concernée. Ça fait plus de dix ans que Mev n’a pas quitté cet établissement. Jamais une visite, rien. Avant, elle vivait dans une ferme paumée, sans contact extérieur. Comment son… son identité peut-elle se retrouver sous le pied d’un assassin ? Comment pourrait-elle avoir un rapport quelconque avec… avec des adorateurs de Satan ou je ne sais quoi ? Ce « Mev », ce n’est pas elle. Vous faites fausse route.

— Non. Willy Coulomb s’est lui aussi fait assassiner, sans doute parce qu’il s’approchait trop près de la vérité. Son assassin a récupéré les tableaux de Mev pour effacer toutes les traces du passage de Coulomb dans vos murs. Il y a un rapport très fort avec le sang dans notre enquête, mais on n’arrive pas à comprendre lequel. Et, selon toute vraisemblance, Coulomb cherchait lui aussi ce lien. On doit savoir si ce tatouage a une signification pour elle, c’est très important.

Après réflexion, Cataluna céda.

— Très bien.

Ils retournèrent vers la salle de thérapie par l’art.

— Restez là. Ça pourrait la braquer si vous vous approchez.

Le psychiatre prévint un infirmier d’être vigilant, s’avança et s’installa en face de Mev Duruel, qui leva un sourcil avant de commencer une nouvelle grille de sudoku. Sharko vit le médecin murmurer du bout des lèvres, ce qui suscita l’attention de sa patiente. Puis il fit glisser la photo vers elle. Elle la scruta en détail. Le flic comprit que ce tatouage, cette citation ne lui disaient absolument rien. Elle repoussa le cliché vers le psychiatre et se replongea dans sa grille.

Michel Cataluna revint vers les flics et rendit la photo à Sharko.

— Je suis désolé.

— Je suppose que si on veut accéder à son dossier médical…

— … ce sera long et fastidieux, même si j’y mets la meilleure volonté du monde.

Sharko lui donna une carte de visite, lui signifiant que ses collègues ou lui auraient d’autres questions à lui poser. Les deux hommes le remercièrent et reprirent la route, sur leur faim : cette piste n’avait fait qu’épaissir le mystère. Nicolas démarrait à peine que le portable professionnel de Sharko sonna. Les services informatiques…

— Lieutenant Sharko ? Hector Jeanlain, de la Cyber. On a réussi à cracker le mot de passe permettant l’accès au serveur distant dont vous nous avez fourni l’adresse.

Le compte de sauvegarde de Willy Coulomb… Sharko avait presque oublié.

— Je vous écoute.

— Le dernier accès au serveur a eu lieu le 1er septembre, à 8 h 32. Malheureusement, tout a été effacé. Plus aucun fichier, rien.

Nicolas avait entendu. Il tapa sur son volant d’un geste nerveux. Il était évident que Ramirez avait réussi à soutirer des aveux à Coulomb sous la torture, et qu’il avait effacé toutes ses recherches et ses notes dans la foulée.

— Bon, répliqua Sharko. Et on ne peut plus rien faire, j’imagine ?

— Non, c’est perdu. Je vous communique juste le mot de passe, au cas où, parce qu’il est particulier et que j’ai cru entendre dire que le sang avait un lien avec votre enquête. C’est « vampyre », au singulier et avec un « y ».

Sharko le remercia, raccrocha et nota l’information sur son carnet.

— Vampyre… C’est curieux, cette orthographe, pourquoi il…

Les mots restèrent au bord de ses lèvres. Les sourcils froncés, il se mit à changer les lettres de place.

Il arracha la feuille et l’écrasa sur le tableau de bord.

P R A Y M E V → V A M P Y R E
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