Franck Sharko roulait pied au plancher dans un état second. Son esprit refusait encore d’intégrer les six mots prononcés par Lucie.
En une fraction de seconde, tout ce qu’il avait construit, l’ensemble de ces épreuves surmontées pour arriver à mener une vie à peu près normale avaient volé en éclats. La femme qu’il aimait se trouvait au fond de la cave d’une maison anonyme, un pistolet à la main et un cadavre à ses pieds. Les images défilaient dans sa tête. Lucie derrière les barreaux. Lucie se faisant briser les os un à un dans la cour d’une prison, payant aux détenues le prix de ses années dans la police. Adrien et Jules, mains plaquées contre le Plexiglas du parloir, pleurant leur mère qui disparaissait dans le couloir, entre les claquements de porte et les raclements de serrure.
Dans l’habitacle de sa voiture, il hurla. Un long cri rauque. Non, il ne laisserait pas leur bonheur se briser. Ils avaient déjà trop souffert par le passé, chacun de leur côté. Lucie avec la mort dramatique de ses jumelles, au début de leur relation. Lui avec la disparition de sa femme et de sa fille, dix ans plus tôt. Le destin s’était déjà suffisamment acharné sur eux.
Pas cette fois. Hors de question.
Aussi, malgré l’incompréhension, la surprise, la gravité de la situation, il avait gardé son sang-froid et ses réflexes de flic. Difficile de comprendre quoi que ce soit à l’histoire de Lucie — ses mots avaient été hachés de sanglots —, mais il lui avait ordonné de ne plus bouger et de ne plus rien faire avant son arrivée, surtout. Après avoir raccroché, il avait rappelé Jaya avec son téléphone personnel, avait expliqué avoir oublié de régler un détail au bureau et lui avait fourré un billet entre les mains.
Il atteignit enfin la maison. Scanna l’environnement de son œil de lieutenant de police, ex-commissaire déchu à la tête de plus d’une trentaine d’hommes par le passé. Une maison isolée, les bois, les champs, aucun vis-à-vis. Voiture de Lucie invisible. Il engagea son véhicule dans l’allée, phares éteints, et le gara sur le côté de manière à le dissimuler au mieux de la rue. Il enfila une paire de gants en cuir, enfonça une casquette sur son crâne garni de courts cheveux poivre et sel, et descendit en toute hâte dans la nuit.
Gros coups sur la porte. Bruits de serrure. Lucie lui ouvrit et fondit dans ses bras.
— Franck ! Qu’est-ce que j’ai fait ?
Sharko la serra fort.
— Tu n’as rien ?
Elle secoua la tête. Il la considéra avec gravité, dans le mince faisceau de la torche posée au sol. Des coulées de maquillage marbraient son visage. Sharko frotta ses joues du dos de son gant, puis repoussa la porte du bout de ses doigts.
— Montre-moi.
Lampe en main, Lucie se dirigea vers la cave. Les deux ombres courbées glissèrent contre les murs. Elle lui indiqua d’un geste la présence de la cire. Devant eux, le brûleur de la chaudière crachait une grosse flamme bleue dans un grondement : le chauffage fonctionnait sans doute.
Lorsque le long miaulement déchira le silence, Sharko eut un frisson.
— Qu’est-ce que c’était ?
— Un chat.
Une fois dans la pièce, il constata le carnage : le type en survêtement, pieds nus, à la gorge en sang, assis dans un capharnaüm inimaginable… L’arme à ses côtés — Sharko reconnut un HK P30, un pistolet américain. L’impression qu’une tornade avait apporté le contenu de dix maisons dans ce sous-sol. Il analysa la situation et regarda l’heure : 23 h 40.
— Où est ta voiture ?
— Garée pas loin d’ici.
— Invisible des passants ?
Lucie acquiesça. Sharko s’enfonça plus en profondeur, fit tomber le drap noir, fixa la cage suspendue à hauteur d’homme : le chat, dévoré par les grosses bestioles luisantes.
— Explique-moi clairement comment tu t’es retrouvée chez le type avec la clé d’entrée de sa maison.
Lucie lui raconta. La visite chez sa tante, l’enlèvement de Laëtitia Charlent, les soupçons de son oncle, les photos, le moulage de clé. Sharko ferma les yeux et fit le vide dans sa tête. Chasser les sentiments, les émotions. Il était un flic sur une scène de crime, qui devait réfléchir, analyser et mettre le reste de côté. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Lucie constata un changement dans son regard. Plus rien ne brillait, juste deux grands disques noirs ouverts sur les ténèbres.
— Des preuves que cette gamine, Laëtitia, est bien passée entre ses mains ?
— Je n’ai rien trouvé. Il m’est tombé dessus, il était armé, il a essayé de me tuer. Il doit bien y avoir une raison.
— Comment tu réagirais, toi, si tu découvrais quelqu’un chez toi en pleine nuit ?
Il serra le visage de Lucie entre ses mains, en ausculta chaque centimètre carré.
— Il ne t’a pas griffée ? Pas de contact physique ?
— Il y avait la bâche entre nous deux. D’où il sort ? Je n’ai pas entendu sa moto, je…
— Il n’y a pas de moto dehors. T’as vu sa tenue ? Ce type devait être déjà dans la maison.
Sharko revint vers le corps et s’accroupit. Il vérifia l’absence de peau sous les ongles ensanglantés de Ramirez, puis bascula le cadavre avec précaution. Le trou à l’arrière signifiait que le projectile était ressorti. Pourtant, Franck savait que les balles fournies à la police étaient particulières : marque Speer Gold Dot calibre 9 mm, produite par ATK, et à tête creuse, ce qui leur permettait de « champignonner » dans leur cible — la tête creuse s’écrasait au moindre obstacle — et de ne pas en ressortir, en théorie. Mais pour un tir à bout portant au niveau de la gorge…
Il scruta les alentours avec la torche, à la recherche de la balle.
— T’étais dans quelle position quand t’as tiré ?
Lucie ne répondit pas, elle fixait son compagnon avec effroi. Avec le peu de lumière, le faciès de Sharko se découpait en figures géométriques démentes. Un kaléidoscope de chair qui lui provoqua un nouveau tremblement. Ses yeux disparaissaient dans l’obscurité, comme aspirés par deux trous noirs. Il se redressa, la prit par les épaules et la secoua avec vigueur.
— Ressaisis-toi ! Dans quelle position ?
— Franck… Qu’est-ce que tu fais ?
— Ce que je fais ? J’essaie d’empêcher que notre famille ne coule.
— Non, Franck. J’ai tué ce type, je… suis la seule responsable. Hors de question que tu sois impliqué !
— Je suis impliqué à partir du moment où t’as ramené ton cul dans cette baraque sans me le dire, et que t’es la mère de mes enfants. Tu coules, on coule tous.
Sharko ouvrit son portefeuille et lui brandit la photo de ses fils devant le nez.
— Pense à eux. Rien qu’à eux. Nous, on ne compte pas.
Lucie fut touchée en plein cœur. Sa tête lui tournait. Elle aurait dû vérifier toutes les pièces avant de descendre. Ramirez avait peut-être revendu sa moto. Il n’avait pas ouvert parce qu’il n’avait pas eu envie, pas entendu, ou qu’il avait eu peur d’une mauvaise visite ? Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Elle fouilla dans sa mémoire, pointa un index approximatif.
— Je ne sais plus… J’étais au sol, dans ce coin-là. Il se tenait au-dessus de moi, il voulait m’étouffer. J’ai incliné mon arme et j’ai tiré. Il s’est traîné jusqu’au mur, il est mort…
Sharko n’y voyait pas grand-chose. Il remarqua qu’une ampoule pendait, remonta pour allumer, mais la lumière à économie d’énergie — vingt watts à peine — agonisait. Il scruta le plafond au-dessus du corps, en cercles croissants, jusqu’à ce que son regard accroche un impact. Premier soulagement. Le projectile avait en partie pénétré la brique, mais pas en totalité à cause de la tête creuse. Il le cueillit comme une cerise et le glissa dans sa poche. Cette balle, c’était une partie de l’empreinte digitale de l’arme de Lucie.
— La douille, maintenant.
L’autre partie de l’empreinte digitale. À genoux, il commença à remuer les bâches, bouger les bouteilles… Plus il déplaçait d’objets, plus il en découvrait d’autres, dessous.
— T’avais tes gants avant d’entrer dans la maison ?
— Je les ai enfilés dehors. Comme le bonnet.
Vu l’incroyable capharnaüm, Sharko savait que la police scientifique serait incapable de mener correctement des analyses ADN, il pouvait donc fouiner sans craindre d’abandonner par mégarde une goutte de sueur ou un poil de sourcil. En revanche, il fallait se méfier des empreintes digitales sur les poignées de porte, les meubles…
— Bien. T’as consulté des fichiers nationaux sur Ramirez ? T’as contacté des personnes à son sujet, t’as passé des coups de fil ?
— Non, je suis restée prudente. Seule ma tante est au courant.
— D’après ce que tu m’as raconté, Ramirez n’a été interrogé que comme témoin pour cette histoire d’enlèvement, c’est bien ça ?
— Oui.
— Donc, aucun lien ne sera fait entre la disparition de Laëtitia, gérée par l’OCDIP, et la mort de Ramirez, qui va être diligentée par un groupe Crim. Personne ne devrait aller déranger ta tante pour l’interroger sur d’éventuelles activités de ton oncle, mais il faudra quand même qu’on aille la voir. C’est une pipelette incapable de tenir sa langue.
Le cerveau de Lucie surchauffait, Franck gardait la tête froide.
— Et maintenant, réfléchis, Lucie, réfléchis aux erreurs que t’aurais pu commettre. Visualise chaque minute de cette nuit depuis ton départ de la maison. Et aide-moi à retrouver cette douille, bon sang !
Elle s’agenouilla à ses côtés, les mains à plat sur une palette de bois, les yeux rivés sur ceux vides et voilés de Ramirez. La mort l’enveloppait déjà avec délicatesse.
— Tu crois que… qu’il est coupable ? Qu’il a fait du mal à Laëtitia ?
— Comment veux-tu que je le sache ?
Lucie ne savait plus quoi penser, les pires idées se bousculaient en elle. Et s’il était innocent ? Et s’il n’avait jamais touché à cette gamine ? Les tortures sur le chat ne prouvaient rien, peut-être étaient-elles juste l’œuvre d’un pervers qui prenait du plaisir à torturer les animaux. Ça ne faisait pas de lui un kidnappeur ou un assassin, même avec un casier chargé. Ce type avait purgé sa peine et, aux yeux de la loi, il était libre et redevenu un citoyen comme un autre.
Elle fixa Sharko en train de racler le sol des deux mains, qui se battait pour elle, qui risquait sa peau. Il prendrait cher, lui aussi. Complicité de meurtre, dissimulation de preuves. À combien ça montait ? Cinq ? Dix ans ? Devaient-ils finir ainsi, eux qui s’étaient battus sur tous les fronts ? Combien d’ordures jetées derrière les barreaux ? Combien de vies sauvées ? Mais pouvait-on mesurer la vie d’un homme au kilo d’assassins qu’il était en mesure de coller en prison ? Elle tenta de le rassurer du mieux qu’elle put.
— Je ne crois pas avoir commis d’erreurs. Je portais les gants… Je n’ai croisé personne sur la petite route, et personne ne m’a vue entrer ici.
Elle s’activa et attaqua la fouille, entre ombre et lumière. Le chat gémissait sans arrêt. Un cri insupportable de nourrisson en pleurs qui déchirait les tympans, vrillait les nerfs. Sharko demanda à Lucie de rejouer le film de l’attaque, d’essayer d’imaginer la direction suivie par la douille éjectée. Peut-être avait-elle percuté un obstacle et rebondi ? Ou parcouru plusieurs mètres dans les airs avant d’atterrir n’importe où dans ce chaos ? En stand de tir, on retrouvait parfois des douilles à proximité des cibles.
Après vingt minutes de recherches infructueuses, Franck longeait à présent les murs, en déséquilibre constant sur les monceaux d’objets.
— Il nous la faut. On est fichus si on ne la trouve pas. Avec le numéro de lot inscrit dessus, ils interrogeront le fournisseur, remonteront à l’armurerie police d’origine et découvriront la destination : 36, quai des Orfèvres. Ils ne sauront pas de qui il s’agit, mais s’ils veulent vraiment le savoir, ils feront des analyses balistiques sur les armes de tout le personnel. Ils établiront le lien entre la douille et ton Sig Sauer.
Sharko connaissait les règles : chaque contact entre les parties d’une arme — chargeur, chambre à cartouche, canon, extracteur, percuteur… — et une douille produisait des traces caractéristiques, différentes d’un pistolet à l’autre. Seul le Sig Sauer de Lucie pouvait correspondre à la douille recherchée, le couple était unique et identifiable par les experts de la balistique.
Après une heure et demie de recherches vaines, les yeux gonflés et le costume en vrac, Sharko n’en pouvait plus. Il se redressa, perclus de douleurs. Incapable de voir où il avait déjà fouillé ou pas. L’impression de tourner en rond. La seule chose certaine : les techniciens de la police scientifique la trouveraient, cette douille.
Lucie lui attrapa le poignet.
— C’est cuit. Rentre à la maison, je t’en prie. J’appellerai la police ensuite et…
— Ne fais pas l’idiote. Trop tard. Tu tombes, je tombe, nos enfants tombent. T’en fais deux orphelins.
Sharko savait que chacune de ses phrases tailladait Lucie au plus profond de sa chair, mais ces scarifications s’imposaient. Il n’arrivait pas encore à croire ce que ses yeux voyaient : deux flics de la Criminelle, à quatre pattes sur le sol d’une cave, en train de chercher un tube en étain de 19 mm de haut et de 9 mm de diamètre pour cacher un crime. Dans un dernier sursaut d’espoir, il entama une nouvelle recherche. Cinq minutes plus tard, résigné, il plongea dans une longue réflexion, les yeux rivés sur le P30 de Ramirez.
— Ça ne sert à rien, on ne la trouvera pas. Je vois trois solutions. La moins bonne, on se débarrasse du corps. Mais, dans tous les cas, les flics viendront ici. L’absence de Ramirez va être signalée par je ne sais qui. Des enquêteurs vont finir par fouiller cette maison. Ce qui ne résout aucunement notre problème de douille, et je ne pourrai jamais vivre tranquille en sachant qu’elle est dans cette pièce et qu’un jour quelqu’un la retrouvera. La deuxième, le feu. Il ne restera plus grand-chose du corps ni de cette maison, sauf cette satanée douille. Les gars du département incendie et explosion mettront la main dessus, c’est sûr.
Sharko jeta un œil vers le cadavre.
— Je ne vois plus que la dernière option… On récupère l’affaire. On enquête sur ton propre meurtre.