Lucie resta distante tout le long du trajet. Elle prétexta des soucis avec ses jumeaux, Jules notamment. Peu de sommeil, vie familiale compliquée. Il lui sembla bien que son collègue gobait ses histoires. Aucune raison de ne pas la croire. Au pire, il penserait que son couple battait de l’aile.
Et pourtant, jamais Sharko et elle n’avaient été aussi fusionnels. Il était même question de mariage. Qu’était-il passé par la tête de son compagnon pour lui faire une telle proposition dans les circonstances sans doute les plus infâmes qui puissent exister ? Avait-il peur du temps qui file ? De ne pas en disposer d’assez ? Lucie avait été incapable de lui répondre. Pas de cette façon.
Trois quarts d’heure plus tard, les deux policiers débarquaient chez Ramirez. Torche à la main, Nicolas examina d’abord l’intérieur de la camionnette.
— Il aurait très bien pu se faire assassiner ici.
— Les gars ont déjà sûrement jeté un œil.
— Je sais… Mais je préfère vérifier par moi-même.
Lucie se focalisa sur l’endroit où manquait le bidon de térébenthine, mais Nicolas n’avait aucune raison de remarquer son absence. Puis ils entrèrent dans la maison. La flic se sentit mal quand elle se présenta devant les marches de la cave et elle se demanda, une fraction de seconde, si elle ne ferait pas mieux de prétexter un mal de tête et de faire demi-tour. La peur d’un mauvais geste, d’un mot de trop l’oppressait. Ils descendirent. Nicolas se retourna soudain.
— Fais attention à…
Mais Lucie évitait la cire d’elle-même, ce qui eut l’air d’interpeller Nicolas. Elle garda la tête basse, ne voulant pas affronter le regard de son collègue. Une fois en bas, elle fixa le sol, les yeux dans le vague. Bellanger lui éclaira le visage avec sa torche.
— Un problème ?
— Non, non. C’est que j’ai vu les photos. C’était l’enfer, ici.
— C’est vrai que t’étais pas encore venue.
Lucie devait à tout prix se ressaisir, Nicolas était sur les dents. Le policier balayait à présent la pièce de courts mouvements saccadés. Il se dirigea vers le fond et illumina l’impact dans le mur.
— C’est pile poil là que Ramirez a été retrouvé. Assis contre cette paroi. La balle était juste ici, derrière sa tête. Et la douille…
Il éclaira le mur opposé.
— À cet endroit, au milieu de ces briques empilées. Ce qui n’était pas logique, d’ailleurs. Je ne comprends toujours pas comment elle a pu se retrouver là.
Il s’accroupit, scrutant chaque recoin avant de relire les notes sur son Moleskine.
— Supposons ceci : quelque part, un premier tir dans la gorge tue Ramirez, avec la balle Pébacasi. Puis le tueur traîne le corps au fond, le met en position assise et tire une seconde fois. Il crée l’impact derrière le crâne, juste là, dans le mur. Nous, on retrouve la balle et la douille de la seconde fois, la Tizicu…
— Celle du château d’eau.
— Oui. Mais on ne décèle rien du premier tir. D’où ma question : où Ramirez a-t-il été vraiment tué ? Ici ? Ailleurs ?
Lucie s’approcha, le visage plongé dans un cône d’ombre. Nicolas s’était déplacé vers le centre de la cave. Il éclairait chaque brique, le moindre centimètre autour de l’endroit où la douille avait été découverte. Le premier impact de balle, celui tiré par l’arme de Lucie, s’élevait au-dessus de sa tête, à quelques centimètres sur la gauche. Il allait finir par la trouver alors il fallait détourner son attention, ficher le camp de cet abominable sous-sol. Elle réfléchit et se jeta à l’eau, pesant chacun de ses mots :
— Il n’y a pas trente-six solutions. Jack a éliminé Ramirez ailleurs, avec sa propre arme. Autre endroit, autre moment. Une forêt, un coffre de voiture, une maison… Puis il l’amène ici, dans cette cave, et le replace dans la position exacte de sa mort pour nous tromper. Tu sais quoi ? Je mettrais ma main à couper que les plaies sont post mortem, et que les sangsues ont été placées largement après la mort. De cette façon, on pense que tout s’est passé ici alors que ce n’est pas le cas.
Lucie savait pertinemment que le légiste et l’anapath en viendraient à ces conclusions, alors autant anticiper. Nicolas garda un court silence, puis acquiesça.
— Tu as raison, c’est cohérent. Mais le départ précipité de la fille à l’étage et les traces de rapport sexuel sur le cadavre semblent indiquer que le premier tir, le Pébacasi, a eu lieu quelque part dans cette maison, et non pas à l’extérieur. Quant au second tir, le Tizicu, il sert peut-être uniquement à nous orienter vers la victime du château d’eau par le biais du HK P30 ? Comme si l’assassin de Ramirez avait des choses à nous raconter…
Nicolas balaya la cave de son faisceau une dernière fois.
— C’est curieux, j’ai l’impression qu’il y a une affaire dans l’affaire. Une seconde énigme imbriquée dans la première. Tu n’as pas ce sentiment ?
— Si, si… Comme disait Demortier, il y a un truc qui cloche.
Sur ces mots, Nicolas décida de remonter, au grand soulagement de sa collègue qui jeta un dernier coup d’œil au plafond, repérant le fameux impact. Le capitaine de police se plantait dans ses déductions, certes, mais il se rapprochait tout de même de ce qui s’était vraiment passé. Il s’acharnait sur les détails et accroissait ainsi le danger.
Le portable de Nicolas sonna. Il écouta puis raccrocha, le visage plombé.
— On se remet en route. Ils viennent juste de finir d’analyser le contenu des tubes à essais trouvés dans la trappe.
— Et qu’est-ce qu’ils contiennent ?
— Des larmes.