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Franck grilla un feu rouge, s’engagea sur le périphérique, slalomant entre les files. Il ne voulait pas que le temps de trajet atténue sa hargne, il voulait débarquer là-bas, brut de fonderie, et coller une raclée à ce fichu merdeux. Lucie n’arrêtait pas d’appeler, il coupa son téléphone.

Châtillon, Malakoff, Vanves, Boulogne. Avenue Pierre-Grenier. Sharko se gara aux forceps entre deux voitures, fourra le flingue dans sa ceinture et traversa en courant. Devant l’immeuble, il appuya sur tous les boutons de l’Interphone sauf celui de Bellanger. Quelqu’un lui ouvrit.

Quatre étages au pas de course, la main accrochée à la rampe. Relents de mauvais souvenirs. La dernière fois qu’il était venu ici remontait à la mort de Camille. Nicolas avait déjà commencé à plonger.

Numéro 43. Deux coups secs sur le bois. Attente. Pas un bruit. Le flic tourna la poignée, prêt à défoncer la porte, mais elle n’était pas verrouillée.

Il s’invita à l’intérieur, referma derrière lui, histoire de lui réserver un comité d’accueil. Lumière. L’appartement avait vieilli, torpillé d’odeurs de clope et de whisky. Il vit la grosse tache foncée, sur l’un des murs du salon, et des éclats de verre au sol. Des mégots en pyramide dans les cendriers. De la paperasse partout. Sharko comprenait le désespoir de Nicolas : rien de beau entre ces murs. Pourquoi toutes ces photos de Camille, sur les meubles, la table basse ? Comment pouvait-il vivre ainsi, cerné par le regard d’une morte ?

Direction la chambre. Encore pire. Les mêmes photos, le même visage, dupliqué à l’infini, dans des cadres. Le lit au milieu de ce palais de portraits. Un kaléidoscope de folie.

Franck revint dans le salon et fourra le nez dans les papiers. Il tomba sur la copie du rapport de procédure pénale. Le feuilleta. Les passages concernant les expertises psychiatriques de Ramirez étaient soulignés en fluo. Sur le côté, un carnet Moleskine avec des notes. Sharko y jeta un œil.

Bon Dieu…

Tout y était. Les éléments de l’enquête Pray Mev, mais aussi ceux de l’autre enquête. Ses déductions, des schémas de la cave, avec les trajectoires de balles, des indices, alignés les uns sous les autres : « Sharko a sûrement récupéré une balle au stand de tirLa munition dans le plafond est celle d’un flicComment Jacques est tombé malade ? Sharko a peut-être truqué le PV de constate, à cause d’un cafouillage avec les douilles… »

Franck tourna les pages, abasourdi. Nicolas avait consigné les faits de bout en bout, et il savait presque tout. Que Lucie était entrée avec une clé, cette nuit-là, qu’elle s’était battue avec Ramirez, qu’elle l’avait tué par accident. Il avait compris qu’ils avaient faussé la scène de crime et s’étaient arrangés pour récupérer l’enquête. Aux détails près, il avait dressé le tableau de la vérité.

Les pages tremblaient entre les mains de Franck. Il lut encore… Nicolas faisait mention de Simon Cordual, un collègue d’Anatole. Bien sûr… C’était par ce biais que Bellanger avait découvert le lien de parenté entre Lucie et Anatole, il était allé au commissariat d’Athis poser ses questions. Il avait emprunté une voie royale à laquelle Sharko n’avait même pas pensé une seule seconde.

Le flic se sentit empêtré dans une toile d’araignée que Bellanger avait tissée avec soin. Heure après heure, même dépourvu de ses fonctions de flic, il continuait à rassembler les éléments du dossier « Sharko & Henebelle ».

Franck tourna la dernière page. Nicolas y avait inscrit une liste de tâches. Celles d’aujourd’hui, vendredi 2 octobre : « Passer au stand de tir. Fouiller encore chez Ramirez… Aller chez la nounou… »

Celles de demain, samedi 3 octobre : « Recommencer avec la tante… La nounou… Les surveiller… Aller chez Mélanie Mayeur pour rechercher sonnerie téléphone. »

Sharko tiqua sur la dernière ligne. Chercher une sonnerie chez Mayeur ? Qu’est-ce que ça voulait dire ?

Il alla éteindre la lumière, se cala plus profondément dans le fauteuil et attendit, son flingue posé sur la table basse. Il fixa ses mains ouvertes devant lui : elles tremblaient beaucoup moins. Malgré lui, l’adrénaline se diluait, sa rage s’évaporait petit à petit. Et Bellanger, qui ne revenait pas. Qu’est-ce qu’il fichait ?

Il posa les yeux sur le carnet Moleskine. « Aller chez Mélanie Mayeur pour rechercher sonnerie téléphone. » Le flic se rappela les propos de la jeune femme, lors de son interrogatoire : elle avait expliqué ne plus se souvenir de la musique de la sonnerie, peut-être entendue dans un film. Franck se souvint alors de sa collection de DVD rangés dans un coin, lorsqu’ils avaient débarqué chez elle et constaté sa disparition. Et si Apocalyspe Now s’y trouvait ? Pas une réelle preuve, certes, mais encore un élément à charge que Bellanger pourrait ajouter à son dossier.

Une heure s’écoula. Franck n’en pouvait plus d’attendre, tourmenté par cette histoire de DVD. Il fallait damer le pion à Bellanger, au moins sur ce coup-là. Et puis, Vanves était sur la route du retour. Il remit le carnet à sa place, récupéra son arme et sortit. Il ne savait pas quand il reviendrait — ils intervenaient au domicile d’un membre de Pray Mev le lendemain à 6 heures —, mais il réglerait ses comptes dès qu’il en aurait l’occasion.

Une fois sur le périphérique, il envoya un SMS à Lucie pour la rassurer :

« Il n’est pas chez lui, tout va bien. Je rentre bientôt. »

Vanves. La barre d’immeubles. Il s’élança dans le hall, l’escalier. Tout lui brûlait à l’intérieur : les muscles, les os. Sa tête partait en vrille, son corps commençait à lâcher. Il fallait que tout ça se termine, et vite : il ne tiendrait pas une semaine de plus.

Comme il s’y attendait, personne n’avait pensé à appeler le serrurier pour réparer la serrure défoncée. Après la découverte du cadavre de Mayeur dans les champignonnières, aucun d’entre eux n’avait eu l’idée de revenir ici, ne serait-ce pour coller des bandes « POLICE NATIONALE ». Les ressources n’étaient pas extensibles, et tout était allé beaucoup trop vite. Cette enquête avait laissé des trous béants dans les procédures.

Par précaution, il avait embarqué ses gants en cuir. Il entra sans bruit, referma, préféra utiliser sa lampe torche, histoire de ne pas attirer l’attention des voisins. Tout était resté en l’état, notamment les objets renversés. Les vampyres étaient venus enlever Mayeur chez elle, sans crainte d’être pris.

Il balaya l’espace avec sa lampe. Le meuble avec les DVD l’attendait au fond de la pièce, à proximité de la télé. Sharko se précipita et s’agenouilla devant les jaquettes alignées. Des films d’horreur et sanglants, par dizaines, sur le haut du meuble. Il s’aida de l’index pour être sûr de n’en manquer aucun. Zombies, vampires, loups-garous. Plus bas, la guerre. Voyage au bout de l’enfer, Platoon, Pearl Harbor. Pas d’Apocalypse Now. Il refit un second passage, afin de s’assurer qu’il n’avait rien raté.

Soudain, un ronflement d’hélicoptère jaillit dans la pièce. Sharko sursauta. La télé venait de s’allumer sur le gros plan d’un visage casqué. À l’écran, Franck reconnut le lieutenant-colonel Kilgore, joué par Robert Duvall. L’acteur appuya sur le bouton d’un lecteur de bande intégré au cockpit de l’hélicoptère qu’il pilotait. Dessous, la jungle. Vibrations sonores. Timbales, trombones, cors montaient en puissance par les haut-parleurs collés à l’extérieur de l’engin. Vagues instrumentales, Martin Sheen qui, à l’arrière, fixe ses collègues, incrédule.

Apocalypse Now… Le raid des hélicoptères, appuyé par La Chevauchée des Walkyries, résonnait désormais plein pot dans l’enfer vietnamien.

Franck aperçut l’ombre qui se dessina depuis le couloir, en retrait de l’écran. Nicolas.

— La guerre psychologique, Franck… Dans Apocalypse Now, les Viets entendaient La Chevauchée des Walkyries venue du ciel avant même de percevoir le bruit des hélicoptères. Ils savaient qu’ils allaient mourir sans voir la moindre arme de guerre.

Nicolas tenait une télécommande dans la main. Ses yeux brillaient dans le clair-obscur de l’appartement.

— Comme dans le film, on dirait bien qu’on est au bout de la rivière, tous les deux. Aux portes de l’enfer.

Il se dirigea vers une bouteille de rhum posée sur le dessus d’un baril décoratif, prit deux verres qu’il posa sur la table basse et s’installa dans le fauteuil.

— Tu viens boire un coup ? On ne devrait pas faire ça ici, chez une morte, mais au point où on en est… Personne ne nous en voudra vraiment.

Sur la télé, les hélicoptères attaquaient. Les missiles giclaient, les femmes couraient dans tous les sens, leurs enfants dans les bras. La cour d’une école vola en éclats. Barbarie et cruauté.

Tandis que Nicolas éteignait la télé, Franck se redressa et vint prendre son alcool. C’était le geste qui lui paraissait le plus naturel à ce moment-là, tant il était déstabilisé. Il s’assit sur le bord d’un fauteuil face à celui de Nicolas, le verre serré entre ses mains.

— Tu m’as pris sur le fait comme un gamin qui aurait fait une connerie, on dirait bien.

— Lucie m’a appelé il y a une heure, mais je n’ai pas répondu. Elle m’a laissé un message pour m’avertir que tu risquais de débarquer chez moi, et pas forcément avec les meilleures intentions du monde… Mais je le savais, Franck, que tu viendrais me voir, parce que tu ne pouvais plus me laisser continuer. Alors je t’ai attendu ici. Et maintenant, nous voilà, tous les deux, comme dans la scène finale de Heat. Tu as vu ce film, tu te rappelles, le face-à-face Pacino/De Niro ? Deux hommes qui se respectent au plus haut point, mais qui savent comment tout cela va se terminer.

Franck but une gorgée.

— On est sur le point de les avoir, tu sais ? Pray Mev… On sait pourquoi ils agissent…

— Éclaire-moi.

— Ils contaminent le circuit du sang par des dons dans des EFS. Une fichue protéine mal formée qu’ils portent déjà en eux se cache dans les produits sanguins qu’on redistribue à des patients. Une fois dans un nouvel hôte, la maladie se développe et vient détruire les neurones liés au circuit de la peur…

Nicolas pâlit et porta une main à sa nuque. Alors, c’était cette saloperie que le gourou lui avait injectée ? Une maladie qui allait le détruire de l’intérieur ?

— … Demain matin, on va taper chez l’un des membres. On espère une réaction en chaîne qui va nous mener au gourou. On va mettre ces gens hors d’état de nuire. Sans ça, ils continueront indirectement à tuer des centaines, des milliers de personnes. C’est difficile à estimer, mais les dégâts sont considérables.

Bellanger baissa le regard sur son verre, silencieux. Franck prit le sien et but une gorgée.

— Lucie croyait que Ramirez n’était pas chez lui, cette nuit-là… Il s’est jeté sur elle, elle n’a pas eu d’autre solution.

— Un accident, je sais. Pour la couvrir, t’as mutilé Ramirez, et je crois que cette ordure le méritait sincèrement. Mais t’as rendu Jacques malade, t’as falsifié des papiers officiels, tu nous as regardés nous creuser la cervelle alors que tu connaissais une partie de la vérité. Tous ces mensonges…

— Tu crois que j’avais le choix ?

— On a toujours le choix…

— Et c’est entre tes mains qu’il repose désormais.

Sharko s’extirpa de son fauteuil, lui qui s’était tellement battu, toute sa vie, à coups de nuits blanches, de sacrifices, de blessures morales, physiques, de désespoir et de fausses joies, lui qui, demain à 6 heures, serait bien là, devant la porte d’une ordure, parce que c’était son job et qu’il le ferait jusqu’au bout, quoi qu’il arrive. Sa large carrure, affaiblie, un peu voûtée, se dirigea vers la sortie.

— Une dernière chose avant que tu disparaisses, l’interpella Bellanger. Tu sais que j’ai une preuve ?

Sharko se retourna. Bellanger levait son téléphone portable.

— J’ai un bon contact qui pourrait me faire un bornage du téléphone de Lucie, si je le lui demandais. Tu l’as appelée, le soir de la mort de Ramirez. Mélanie Mayeur se souvient de l’heure exacte de la sonnerie des Walkyries, elle avait regardé sur le radio-réveil, tu te rappelles ? 22 h 57, c’est clairement dit sur l’enregistrement de la garde à vue. Et qu’est-ce qu’on trouve, à deux cents mètres de l’habitation de Ramirez ?

Sharko garda le silence, séché.

— … Une antenne-relais téléphonique. Il suffirait de vérifier qu’elle a déclenché le portable de Lucie exactement à 22 h 57, le soir du 20 septembre 2015. Ce coup de téléphone, c’est la preuve qu’elle était dans cette zone géographique très précise lorsque Ramirez a été tué. Tout le monde sait au 36 que la sonnerie de Lucie est La Chevauchée des Walkyries. Et qu’entend Mayeur, ce soir-là, à 22 h 57 ? La Chevauchée des Walkyries.

Franck fixa son ancien partenaire, qui venait de baisser la tête, se massant la nuque des deux mains. Il devinait les démons qui se battaient en lui, le jour, la nuit.

— J’ai mes réponses, maintenant, soupira Bellanger. C’était tout ce que je voulais, des réponses, rien de plus. Qu’est-ce que tu croyais ? Que le petit toxico allait baver chez Manien et foutre en l’air votre famille ? Et maintenant tire-toi, Franck. Laisse-moi seul.

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