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Comme chaque semaine, Scott annotait ses fiches de patients une par une pour y consigner les évolutions et ses éventuelles observations. Avec l’expérience, il avait fini par prendre en compte certains des détails que la plupart de ses confrères ne jugeaient pas utiles au diagnostic : la réaction à l’écoute de certaines musiques, la reconnaissance et le commentaire face à des objets comme les cartes à jouer ou un bibelot familier. Scott relevait aussi ce qui pouvait faire rire ses patients. En recroisant ces réactions, il s’était parfois aperçu de choses surprenantes, comme cet homme qui ne reconnaissait pas sa fille mais identifiait sa voix quand elle chantait. Tous les moyens pour cerner le périmètre des effets de la maladie étaient bons et dessinaient son plan d’attaque. Le cas de Tyrone Lewis avait renforcé Scott dans sa conviction que la solution reposait sur une approche plus globale des sciences de l’esprit, au-delà de tout cloisonnement par spécialité.

Kinross arriva à la fiche d’un patient dont le basculement était prévu quelques jours plus tard. Il avait fait intensifier les tests pour le suivre au plus près. Il passait le plus de temps possible avec lui et avait aussi prévenu la famille. Sans leur parler de la date fatidique qu’il était le seul à connaître, il avait prétexté une évolution qui nécessitait leur investissement affectif. Si son état le permettait, il allait faire transporter le malade chez lui pour une immersion en milieu familier. Scott posa la fiche à part et passa à la suivante. Il s’aperçut qu’il s’agissait de celle de Maggie Twenton. Il la posa devant lui. Une semaine plus tôt, il croyait encore à un basculement à moyen terme, mais aujourd’hui, il n’y avait plus rien à écrire dessus. Maggie était désormais hébergée dans une unité spécialisée de l’hôpital psychiatrique de Morningside. Kinross avait prévu d’aller lui rendre visite, mais uniquement pour s’assurer qu’elle était bien installée, car plus aucun contact n’était possible. Même si elle était toujours vivante, Maggie n’existait plus et aucun deuil n’était possible face à cette effroyable situation.

Le téléphone sonna.

— Bonjour Scott, c’est Jenni ! J’ai essayé de te joindre chez toi mais c’était le répondeur. Déjà au travail ?

— C’est maintenant que j’ai le temps d’étudier les dossiers au calme ; après, c’est la course. Particulièrement en ce moment.

— Tout va bien ?

Scott et Hold s’étaient mis d’accord pour ne rien lui dire du cambriolage de son appartement, ni de ce qui s’était passé à Glenbield.

— La routine. Et toi ? Je t’ai laissé un message sur ton portable ce matin.

— On ne capte rien ici. Tu verrais, c’est le bout du monde sous la neige.

— Et Clifford Brestlow ?

— Il a parfaitement compris notre démarche. Il s’est dégagé du temps et depuis hier, je le vois deux fois par jour et nous mettons au point les définitions de dépôt. C’est très technique, il pose beaucoup de questions pour ne laisser aucune faille. C’est un vrai pro.

— Tu rentres quand ?

— Je vais rester sans doute un peu plus que ce que nous pensions. Peut-être jusqu’à la fin de la semaine. Clifford dit que le mieux est de déposer le brevet sous le Patent Cooperation Treaty avec l’appui de la World Intellectual Property Organization de l’ONU. C’est la forme la plus internationale qui soit, mais il faut un dossier en béton. Pas le droit à l’erreur. S’il y a la moindre faille, un concurrent peut s’y glisser et récupérer le tout. Nous aurons sûrement besoin de tes lumières pour des questions thérapeutiques. Même avec tes notes, il nous manque quelques références.

Scott remarqua qu’elle l’avait appelé Clifford. Jenni enchaîna :

— Dis donc, tu n’as pas oublié d’aller nourrir Nelson ?

— Aucun danger. Il m’adore, un vrai chien. À ton retour, on lui demandera avec qui il veut vivre et la réponse risque de te faire de la peine. J’achète son vote à coups de poisson frais et de viande…

— Au maximum, je négocierai la garde alternée… Trêve de plaisanteries, je suppose que tu ne vas pas tarder à aller faire tes visites ?

— Encore quelques prescriptions à vérifier et j’y vais.

— Alors bon courage, moi, je vais me coucher.

— Je t’embrasse. Salue M. Brestlow pour moi.

Scott raccrocha. Depuis qu’il connaissait Jenni, ils avaient rarement été séparés. Elle paraissait beaucoup plus détendue qu’avant son départ. Le téléphone sonna à nouveau. Scott décrocha, convaincu que Jenni avait oublié de lui dire quelque chose.

— Oui, Jenni ?

— Bonjour, docteur, fit une voix d’homme.

— Qui est à l’appareil ? interrogea Kinross.

— Celui qui peut vous rendre immensément riche ou vous tuer. Écoutez-moi attentivement, docteur.

— Qui êtes-vous ?

— Aucune importance. L’appartement du professeur Cooper et l’état de Greenholm devraient vous convaincre de me prendre au sérieux. Je crois que vous avez aussi des doutes sur ce qui est arrivé à Falsing, n’est-ce pas ?

— Qui êtes-vous ?

— Je vous l’ai dit. Si nous arrivons à nous mettre d’accord, je suis votre futur meilleur ami. Sinon, je vous promets d’aller pleurer sur votre tombe.

— Que voulez-vous ?

— Vos travaux. Nous voulons la totalité des documents en rapport avec vos recherches. Mais rassurez-vous, le professeur et vous serez dédommagés pour votre peine, et très généreusement. Nous voulons aussi votre promesse de ne plus jamais en parler, à personne, en aucune circonstance. Bonne nouvelle pour vous, cette petite contrariété supplémentaire va vous rapporter encore plus d’argent.

— Non mais vous…

— Avant que vous ne débitiez votre discours de boy-scout idéaliste, j’insiste sur le fait que vous n’avez que deux façons de sortir de cette histoire : soit riche, soit mort. Ne vous faites aucune illusion, nous avons toujours un œil sur vous. Rien de ce que vous faites ou de ce que vous dites ne nous échappe.

« … — Tu n’as pas oublié d’aller nourrir Nelson ?

« — Aucun danger. Il m’adore, un vrai chien… »

En entendant un extrait de sa conversation avec Jenni, Kinross tressaillit. La voix reprit :

— Voici ce que nous allons faire, docteur. Vous allez ramasser toutes les fiches qui sont devant vous et les replacer dans les chemises où elles se trouvaient. Vous allez ensuite y ajouter les carnets, le classeur rouge — le bleu aussi — et les clés de stockage que vous gardez précieusement dans votre tiroir de droite, celui que vous fermez à clé. Vous nous remettrez le tout. Mais avant, nous nous mettrons d’accord sur le lieu de livraison et les compensations financières que vous souhaitez toucher en retour. Ensuite, détendez-vous, démissionnez si vous le voulez et profitez de votre nouvelle vie en oubliant cette histoire.

— Et si je refuse ?

La lumière du bureau s’éteignit tout à coup. Scott vit apparaître un point laser rouge sur le mur lui faisant face. Le point longea la cloison et remonta jusqu’à sa main gauche.

— Dois-je demander à ce que l’on vous blesse pour vous faire prendre conscience de la chance que vous avez d’être encore en vie ?

Scott retira vivement sa main. Le point disparut et la lumière se ralluma.

— J’imagine que vous vous posez beaucoup de questions, docteur Kinross. C’est bien normal. Je vous laisse une heure pour décider. Soyez là lorsque je vous recontacterai sur ce même numéro. Nous réglerons alors les derniers détails. Faites vos visites, ne changez rien à vos habitudes. Pesez le pour et le contre et prenez la bonne décision. Les enjeux vous dépassent. Encore deux précisions, docteur : si vous êtes en retard, vous êtes mort. Si vous tentez de fuir ou de sortir les documents, vous êtes mort. À tout à l’heure.

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