En quittant la direction de Dalkeith au sud d’Édimbourg pour rejoindre le petit village de Danderhall, Hold repassa la quatrième. La route, bien plus sinueuse que les grands axes, serpentait entre les haies d’arbres avant de s’ouvrir sur la bourgade. Le ciel plombé et le froid humide n’empêchaient pas la cour de l’école et le terrain de sport situé en face d’être remplis d’enfants qui jouaient comme en été.
Kinross n’avait pas prononcé un seul mot depuis Pemberton. Il s’efforçait de se préparer psychologiquement au rendez-vous qui l’attendait. Il était tellement concentré qu’il n’avait pas touché au sac contenant le repas qu’il avait emporté de l’hôpital.
Ils dépassèrent une petite église.
— Tournez à la prochaine, dans Campview Grove, indiqua Kinross. C’est au numéro 24.
Il repéra bientôt la voiture de l’interne arrivé le matin même et demanda à Hold de se garer derrière.
— Il vaut peut-être mieux que je vous attende ici, suggéra le bras droit de Greenholm.
— Sauf si ce genre de moment vous effraie, vous devriez venir. Une personne de plus ou de moins ne changera rien. Ils ont d’autres soucis…
— Qu’est-ce que vous espérez en replaçant le malade chez lui ?
— Le basculement de M. Fergin est imminent. Sa famille l’ignore. Un changement d’environnement pourra peut-être retarder l’échéance. À l’hôpital, un patient est coupé de son environnement, mais ici il y a un décor, des odeurs, des sons, autant de choses qui nous échappent mais qui lui parlent peut-être. Nous avons parfois eu de réels succès en pratiquant ainsi.
Les deux hommes descendirent. Scott poussa le portillon du jardin et alla frapper à l’entrée. Michael, l’interne, leur ouvrit.
— Content de vous voir, docteur.
Il ajouta à voix basse :
— C’est un peu glauque…
— Comment ça se passe ?
— Le patient n’a pas réagi au transfert. Comme vous l’avez souhaité, sa sœur et sa femme se relaient en lui parlant de souvenirs communs. Aucune réaction pour le moment. Seule la voix de son beau-frère semble réveiller son attention.
— Il a déjà basculé ?
— Pour autant que je puisse en juger, je ne crois pas, docteur.
— A-t-il parlé ?
— Aucun mot compréhensible. De temps en temps, il grogne. La sonnerie de la pendule le perturbe, le grincement d’un placard de la cuisine aussi.
— Des bruits familiers.
— Difficile de dire s’il les reconnaît ou s’il en a peur. Vous allez juger par vous-même.
Scott suivit l’interne jusqu’au salon. Dans le décor banal d’une maison vieillissante, Angus Fergin était installé dans un fauteuil usé. Il ne remarqua même pas Kinross. Sa femme, elle, se leva, les yeux rougis.
— Bonjour, docteur. Nous faisons comme vous avez dit, mais c’est difficile.
— Je m’en doute, madame. Nous savions tous que ce serait éprouvant. Mais nous devons tout tenter, même la plus infime des chances.
— Cela ne fera que reculer…
Scott lui prit les mains avec bienveillance :
— Madame Fergin, depuis le jour où nous naissons, dès nos premiers instants de vie, nous ne faisons que reculer l’heure d’une fin à laquelle nous sommes tous condamnés. Je vous demande de continuer avec moi, pour lui.
La femme parut réagir positivement à ces paroles. Assise près du fauteuil, la sœur du patient était en train de lui raconter leurs promenades à vélo lorsqu’ils étaient enfants. Son monologue se perdait dans la pièce aussi plombée que le temps. M. Fergin la fixait, le regard vague, avec une sorte d’incrédulité. Impossible de dire s’il comprenait. De temps en temps, il se mettait à gémir. Le son pouvait paraître plaintif, mais le visage ne correspondait à aucune émotion.
— Tu te souviens de la côte de Morefield ? lui souffla sa sœur. Il faisait si chaud la première fois que nous l’avons montée ! Tu avais pris un coup de soleil.
Scott s’approcha et posa la main sur l’épaule de la narratrice pour l’encourager à poursuivre, à tenir. Il fit signe à l’autre interne de lui tendre ses feuilles de comptes rendus. Il s’éloigna dans le couloir pour les consulter. Hold lui demanda :
— C’est la même maladie que madame Greenholm ?
— Aujourd’hui, elle porte le même nom. Mais dans quelque temps, lorsque nous aurons progressé, même si certains symptômes sont communs, nous découvrirons peut-être qu’elles n’ont rien à voir.
— C’est à chaque fois le même drame pour les proches.
Scott releva les yeux et répondit :
— Souvent. Et le patient ne s’en rend jamais compte.
— Qu’est-ce qui les rend malades ainsi ?
— Aussi irrationnel que cela paraisse, je me suis souvent demandé si un choc affectif ne pouvait pas être une des causes.
— Pourtant, vous disiez que c’était une famille unie et sans problèmes…
— Une des causes possibles, David. Il peut y en avoir beaucoup d’autres. Prenez l’exemple de M. et Mme Greenholm. Ils formaient un couple uni. Cela n’a pas empêché Mary de développer la maladie.
Hold resta pensif. Kinross pointa la fiche de M. Fergin et ajouta :
— Cet homme travaillait dans l’agriculture, il était spécialisé dans les insecticides. Plusieurs études, françaises et canadiennes notamment, désignent ces produits comme sans doute responsables de certaines lésions neurodégénératives. Bon, on va essayer autre chose.
Scott revint au salon et se pencha discrètement vers Mme Fergin :
— Votre mari avait-il une chanson préférée ?
Devant l’air étonné de son interlocutrice, le docteur répéta :
— Existe-t-il une chanson que votre mari aimait particulièrement ?
— Il n’en écoutait pas beaucoup mais… En fait, si. Il adorait Bruce Springsteen.
— Vous avez un CD ici ?
— Sûrement, dans l’armoire avec les DVD. Notre fille lui en avait offert au moins un qu’il a beaucoup écouté. Il doit être par là.
Pendant qu’elle fouillait, Scott demanda à l’interne :
— Michael, j’ai oublié le caméscope numérique dans la voiture. Pourriez-vous aller le chercher ?
Hold lui tendit les clés et le jeune homme sortit. Madame Fergin revint avec un album à pochette rouge.
— Laquelle préférait-il ? demanda Kinross.
La femme regarda la liste :
— Je me souviens de « Human Touch ». Vous voulez que je la passe ?
— Dès que l’interne sera revenu, s’il vous plaît.
Madame Fergin s’installa près de la chaîne. Elle ne s’en était pas servie depuis si longtemps qu’elle n’était plus certaine de savoir s’y prendre. Michael revint avec la petite sacoche noire.
— Tenez, docteur.
Il portait aussi le sac de nourriture provenant de l’hôpital.
— Vous aviez oublié ça.
— On verra plus tard.
— Ça vous embête si…? Je n’ai rien mangé depuis ce matin.
— Allez-y, mon vieux, et bon appétit.
L’interne s’empressa d’ouvrir le sac et recula dans le couloir pour dévorer un sandwich. Le docteur installa la caméra.
Lorsque les premières notes montèrent, M. Fergin n’eut aucune réaction. Mais à l’attaque du refrain, son regard sembla s’animer. Hold observait le patient : il semblait traversé d’émotions qui le surprenaient lui-même. Il ressentait.
Très lentement, Kinross s’approcha de madame Fergin et lui glissa :
— Vous m’avez dit que c’était sa fille qui lui avait offert ce disque. Pourtant, vous ne m’avez jamais parlé d’elle.
— Christie est morte voilà douze ans. Nous n’en parlons jamais, Angus ne veut pas.
Scott fixait l’homme en se demandant ce qui se passait dans son esprit. Écoutait-il de la musique ou revoyait-il un fantôme ? À quoi réagissait-il ? D’où lui venaient ses émotions ? Le visage d’Angus Fergin s’anima encore davantage. Il souriait, regardait les visages autour de lui, comme s’il cherchait à les identifier. Dans cet esprit perdu, quelque part, il semblait subsister une mémoire affective, un reste d’humanité avec lequel la musique semblait parvenir à le reconnecter. Comme pour Tyrone Lewis, une étincelle profondément humaine avait survécu à la désagrégation de l’esprit. Dans quel sanctuaire psychique ce trésor était-il enfoui ? La musique pouvait sûrement être un guide.
Un choc sourd attira l’attention de Kinross. Dans le couloir, Michael venait de s’effondrer, secoué de violentes convulsions. Hold et le docteur arrivèrent à son chevet au même moment.
— Il faut lui dégager la trachée, il s’étouffe.
Scott plongea ses doigts dans la bouche du jeune homme pour l’aider à respirer. Les yeux révulsés, l’interne ne répondait plus. Il était agité de spasmes de plus en plus spectaculaires.
— Michael, reste avec moi ! l’exorta le médecin.
Après quelques autres convulsions, l’interne s’immobilisa. Hold maintenant sa tête, Scott tenta un massage cardiaque. Lorsqu’il commença, le corps perdait déjà de sa tension. Hold posa deux doigts sur son cou :
— Il est mort, docteur.
— C’est impossible, pas si vite !
Kinross s’acharna à réanimer le corps sans vie.
— Michael ! Michael !
Lorsqu’il se rendit à l’évidence, il attrapa rageusement le sac de sandwichs et jura.
— Posez ça, docteur, l’arrêta Hold. Lavez-vous les mains. C’est vous qui devriez être mort.