— Les nouvelles ne sont pas bonnes, lâcha Tersen.
Face à Hold et Kinross, il hésitait, ne sachant par où commencer. Il y avait tellement à dire. Endelbaum et Thomas écoutaient en retrait. Il les regarda tour à tour et commença :
— Nous y avons passé toute la nuit et nous allons sûrement lever d’autres lièvres dans les heures qui viennent. Il y a de fortes chances pour que Brestlow, si c’est bien son nom, soit notre homme. Il est remarquablement doué. Rien ne conduit directement à lui, mais comme dans les jeux d’enfants où il faut choisir le bon chemin dans un sac de nœuds, tout devient plus clair si l’on part du point d’arrivée. Brestlow a des participations dans la plupart des sociétés de ceux que nous avons suspectés. Il a des intérêts communs avec trois membres avérés du groupe Bilderberg. Il ne donne jamais d’interviews mais il est cité dans de nombreux entretiens par des industriels, des hommes d’affaires, et c’est un drôle de portrait qui se dessine. L’année dernière, le patron de General Motors parlait de lui dans Newsweek. Une ligne et demie pour expliquer que si le géant de l’automobile avait laissé passer des affaires juteuses en Amérique du Sud, c’était en échange de brevets qui pouvaient révolutionner l’automobile.
— Les travaux de Feilgueiras ? se tendit Thomas.
— Impossible à dire, mais ce qui est certain, c’est que Brestlow devait avoir du solide pour réussir ce troc-là. Il semble qu’il soit coutumier du fait. Sa position de conseil lui permet de suivre le marché des brevets de très près. Il est au fait de toutes les dernières technologies. Il sait exactement où ça bouge et peut anticiper les grandes tendances. Il devient alors facile de se positionner sur les marchés prometteurs. On est loin d’avoir identifié toutes ses transactions mais on en sait assez pour dire que ce type est une redoutable éminence grise de la propriété industrielle. Il est présent dans les OGM, dans l’électronique, dans la recherche spatiale, et je suis certain que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
— Je trouve bluffant qu’un type aussi jeune ait réussi à s’imposer dans ce milieu… commenta Hold.
— Et cela nous amène au deuxième aspect, enchaîna Tersen. Nous sommes de moins en moins certains que Clifford Brestlow soit jeune. La confusion qui règne autour de sa date de naissance n’est pas une erreur. Nos contacts aux États-Unis sont à pied d’œuvre, et la première conclusion qui se dessine fait froid dans le dos : le fils n’est pas né parce que le père n’est pas mort.
— C’est impossible ! coupa Hold. On a vu des photos de lui, il doit avoir un peu plus de la quarantaine.
— Quel âge aurait le père ? interrogea Endelbaum.
— 79 ans.
Tersen joignit le bout de ses doigts et ajouta :
— Nous avons suspecté huit affairistes, nous avons resserré nos recherches sur trois, dont un Américain. Sans doute un des personnages écrans de notre homme. Drôle d’animal. Richissime, il ne s’est payé ni Ferrari ni tableaux de maîtres, mais un bloc opératoire, du matériel médical digne d’un grand hôpital, et tout l’attirail qui va avec. Nous nous sommes demandé si c’était pour des œuvres, or ce matin, nous avons eu la confirmation que tout avait été livré au Canada, dans l’Ontario. Tenez-vous bien, exactement là où habite Brestlow. Avec ce qu’il s’est offert, il peut facilement s’entretenir, et pour peu qu’il ait aussi quelques brevets avant-gardistes sur le biomédical comme il en possède dans nombre d’autres secteurs, il n’aurait aucun mal à paraître beaucoup moins que son âge…
Kinross eut l’impression qu’un poids énorme s’abattait sur ses épaules. Il regardait fixement l’écran de l’ordinateur sur lequel s’affichait une photo de Brestlow, élégant, un sourire vainqueur aux lèvres.
— Jenni est chez lui, souffla-t-il.
Avec un ton où pointait la colère, il ajouta :
— Je me fous de ce que vend ou de ce qu’achète ce type. Elle est chez lui, en ce moment même !
Un silence gêné s’installa. Scott releva les yeux, dévisagea Tersen et soudain, avec une rare violence, frappa le bureau du poing.
— Ce salopard tient Jenni ! Voilà pourquoi ils n’ont plus besoin de moi pour mes notes. Elle y est depuis plus d’une semaine !
Il pointa les papiers étalés sur le plan de travail :
— Il se sert d’elle pour déposer les brevets !
— Nous ne le laisserons pas faire.
La voix était venue de l’entrée de la pièce, grave, autoritaire. Greenholm se tenait sur le pas de la porte, appuyé sur une canne et soutenu par le garde du corps. Le vieil homme s’avança vers le bureau avec difficulté. Il fut le seul à ne pas craindre d’affronter le regard de Kinross.
— J’ai été abusé, docteur, et je me sens responsable. Le professeur Cooper et vous m’avez fait confiance. Si je dois me ruiner pour sortir Jenni de là et réparer, je n’hésiterai pas.
La rage du médecin ne retombait pas, mais il commençait à réfléchir.
— Il faut alerter la police, le consulat. Cette histoire de tempête n’est peut-être qu’un mensonge de plus. Qui sait ce qu’il est en train de faire subir à Jenni ?