« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. » Le monde est de plus en plus laid et étroit. La mondialisation est un mot compliqué pour dire une chose très simple : depuis que l’homme a marché sur la Lune, il sait que sa planète est un rond minuscule et verdâtre, sur fond noir. L’avion, le TGV, la télévision et internet ont rétréci un terrain de jeu déjà exigu. Comment faire pour s’évader d’un endroit qui rend de plus en plus claustrophobe ? Y a-t-il encore des différences entre les peuples ? Allons-nous tous finir habillés pareillement, assis devant le même écran, parlant une langue unique ? Nicolas Bouvier ne le savait pas mais son goût du voyage était surtout la dernière tentative d’un être humain pour échapper à l’uniformisation. Il ne fuyait pas seulement sa Suisse natale mais l’embourgeoisement, le conformisme, la banalité. Il voulait être Nicolas Bouvier pour ne pas devenir Nicolas Tartempion. L’Usage du monde est un titre prophétique : comme si notre monde était un espace que nous devions utiliser, les tribulations de Bouvier ne constituant finalement qu’un mode d’emploi de la planète.
Il faut vite se servir de cette terre. Or à quoi sert-elle ? À marcher dessus, à rouler sur ses routes, à garder les yeux ouverts, à prendre des notes pour ne rien oublier. Écrire serait comme prendre des photos mentales. On apprend plus en bougeant qu’en restant immobile. Blaise Pascal s’est trompé : le bonheur consiste à sortir de sa chambre. « Nous, bien sûr, la gaieté nous est facile : nos valises sont faites et nous partons demain. » Chef-d’œuvre de la littérature de voyage du XXe siècle, L’Usage du monde, le premier livre de Bouvier, raconte un périple chaotique de Genève à Kaboul en compagnie du peintre Thierry Vernet qui dessinait comme Jacques de Loustal. En 1953, au péril de leur vie, ces deux inconscients, hippies aux cheveux courts, tournent le dos au lac Léman et se dirigent vers l’Asie. Ils traverseront la Yougoslavie, la Turquie, l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan. Refusé par toutes les maisons d’édition, publié à compte d’auteur après dix ans de démarches en 1963, L’Usage du monde est le manifeste de l’innocence retrouvée et de la liberté reconquise. Moins mythomane que Blaise Cendrars, plus classique que Kerouac, des années avant la naissance de Sylvain Tesson, la route de Bouvier respire le luxe de la lenteur, avec en exergue ce vers de Shakespeare : « I shall be gone and live / Or stay and die. » C’est Larbaud qui ferait un stage chez Kessel. Ensuite Bouvier voyagera seul en Inde, au Japon, en Chine ; l’aventure continuera. Moi qui ne quitte jamais le 6e arrondissement de Paris, j’aime chanter régulièrement « sur la route de Bouvier / il y avait un cantonnier ». C’est un des pires calembours de ce livre, mais ça détend.
Il est né en 1929 près de Genève. Pour ses 20 ans, les parents de Nicolas Bouvier lui offrent une Fiat Topolino (c’est-à-dire une petite bagnole pourrie) qui va lui permettre de parcourir le globe en tombant régulièrement en panne — s’il avait roulé en BMW il n’aurait rien eu à raconter ! Sans le savoir, sa façon intimiste et rocambolesque de narrer ses pérégrinations en a fait l’inventeur du « travel-writing » (même si avant lui Flaubert et Loti avaient balisé le terrain). Le travel-writing n’aura pas que des conséquences positives : le Guide du routard s’en inspirera, le voyage se démocratisera. Mais le talent, lui, demeure aristocratique. Peu de touristes savent voyager avec autant de délicatesse que Nicolas Bouvier. Parce qu’on ne peut pas voyager génialement avec seulement cinq semaines de congés payés ! La route est incompatible avec la RTT. Le vrai nomade consacre sa vie à son désir d’ailleurs. « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. » Principaux chefs-d’œuvre : L’Usage du monde (1963), Le Poisson-Scorpion (1981), Journal d’Aran (1990). Seule la mort empêchera Bouvier de voyager ; à partir du 17 février 1998 il ne bougera plus du tout.