Pourquoi aime-t-on un livre plutôt qu’un autre ? Le hasard. Il suffit d’être bien luné ce jour-là, qu’il fasse beau, que votre femme vienne d’accoucher, enfin rien de faramineux, quoi. On tombe alors sur un paragraphe séduisant suivi d’une remarque judicieuse puis d’une observation pleine de sagacité ; le reste suit. Dans Je m’en vais d’Echenoz, j’ai commencé par aimer le début, et puis, beaucoup plus loin, j’ai aimé la fin. Entre les deux, j’ai aussi apprécié de nombreux détails réjouissants : ainsi ce type qui en tue un autre en l’enfermant dans un camion frigorifique. La victime proteste : « C’est un procédé tellement banal, on tue les gens comme ça dans les téléfilms », et le tueur de rétorquer : « Ce n’est pas faux mais le téléfilm est un art comme un autre » avec un détachement très tarantinien.
Dans le débat passionnant qui enflamme le rez-de-chaussée de la brasserie Lipp à l’heure du gigot froid-flageolets (« autofiction contre imagination, moi ou pas moi ? », telle est la question), Echenoz met tout le monde d’accord. Son roman a beau être rédigé à la première personne, on doute fort qu’il soit autobiographique. L’histoire regorge d’invention mais on ne mettrait pas sa main au feu qu’elle fût à 100 % fictive. Echenoz dépasse ces controverses démodées (qui existaient déjà du temps de Jean-Jacques Rousseau), il rêve de la réalité, doute de l’imaginaire ; par son côté flou et décalé, il rappelle Patrick Modiano, mais un Modiano sans la nostalgie, un Modiano plus actuel, un Modiano… postmoderne.
Félix Ferrer quitte sa femme Suzanne à Paris, un dimanche de janvier, et se rend chez sa maîtresse, Laurence, une grande brune (les « grandes blondes », Echenoz a déjà donné en 1995). Six mois plus tard, il prend un avion pour Montréal, un bus pour Québec, et un bateau pour le pôle Nord. Il fuit sa vie de galeriste parisien à la recherche d’un trésor bloqué dans la banquise en 1957. Il va le trouver, on va le lui voler, il fera une crise cardiaque, il faut que je fasse gaffe sinon je vais raconter la fin.
Le maître mot pour décrire ce livre, c’est : ellipses. J’apprécie autant ce qu’il y a dans ce roman, que ce qui n’y est pas. Echenoz progresse par chapitres très courts, enlevés et amusants : il a mis neuf romans pour atteindre le sommet de son art. Écrivain est un métier qui s’apprend, comme cordonnier ou plombier. Il alterne les flash-backs parisiens et l’aventure en Arctique, zappe entre postmodernisme glacé et laine polaire, entre humour noir et Croc-Blanc. L’antihéros décalé de tous ses livres est devenu un pauvre séducteur absurde, que rien n’émeut mais que tout dérange, plongé malgré lui dans un trafic d’antiquités boréales. Echenoz utilise une langue très précise pour décrire une existence incontrôlable. Il trouve le mot juste pour saisir l’insaisissable. Son narrateur est parti chercher un iceberg ? C’était celui de Hemingway.
Né le 26 décembre 1947 à Orange, dans le Vaucluse. Vit aux Buttes-Chaumont. Raconte souvent dans ses ouvrages l’histoire de quelqu’un qui s’en va mais ne part pas complètement (Je m’en vais, prix Goncourt 1999, mais aussi Un an ou Les Grandes Blondes, prix Novembre 1995, dont certains personnages — Salvador, Béliard — ressuscitent huit ans plus tard dans Au piano). A également obtenu le prix Médicis en 1983 pour Cherokee. Jean Echenoz est un écrivain discret sans être une précieuse ridicule. En 2001, il a publié un émouvant hommage à son éditeur Jérôme Lindon qui aimait les virgules (Jérôme Lindon, Éditions de Minuit). L’écrivain du second degré, l’équilibriste de la dérision permanente, prouvait qu’il était parfaitement capable de nous faire verser une larme quand il le voulait. Il a ensuite élaboré une exceptionnelle trilogie de biographies fictionnelles sur Maurice Ravel, Emil Zatopek et Nikola Tesla (Ravel, 2006 ; Courir, 2008 et Des éclairs, 2010). Je me demande ce qu’il écrit en ce moment. Cela fait aussi partie du talent de savoir se rendre désirable.