Numéro 97 : « Lignes » de Ryû Murakami (1998)

Mon Dieu, que t’ont fait les Japonais, Ryû Murakami, pour que tu haïsses tant ton pays ? As-tu toi aussi, comme les héros d’un de tes livres, été abandonné dans une consigne automatique ? As-tu grandi dans les bas-fonds que tes personnages arpentent sans relâche ? As-tu lu Tokyo, c’est fini de Régis Arnaud ? As-tu couché avec toutes les putes de Shinjuku et Shibuya ? Comment es-tu devenu Ryû Murakami, l’incarnation de la décadence du Japon ? Lignes a pourtant été écrit treize ans avant le tremblement de terre et tsunami du 11 mars 2011.

Ce roman nous offre, je crois, un début de réponse. Tu écris parce que tu as froid. Lignes est un roman étrangement glacé, un remake Findus de La Ronde de Schnitzler, où une vingtaine d’êtres perdus dans la mégapole s’entrecroisent sans parvenir à s’entraider. En guise de voix au chapitre, chacun de tes personnages aura son nom en tête du sien (de chapitre) : Mukai, le photographe loser qui fréquente les « soap lands » et les « fashion health » (bordels en langage brancho-japonais) ; Junko, la call-girl soumise qui déteste parler avec ses clients ; Yukari, une collègue de Junko, qui rêverait d’être une dominatrice mais ne tombe que sur des sadiques ; Takayama, son prochain client, qui lui téléphone en caressant son revolver, avant de lui fracasser le crâne… Tous ces gens se rencontrent la nuit, grâce aux réseaux du sexe, se déshabillent et se ligotent avant de se quitter à tout jamais.


Les Lignes du titre pourraient aussi bien être celles du téléphone que de la coke, d’internet que des trains de banlieue, ou bien les cordes à nœuds du « bondage ». Nous sommes dans une version sado-maso de l’« ultramoderne solitude » chère à Alain Souchon. Le SM, c’est comme l’amour : on s’attache et puis on se détache.

Ryû Murakami est le Régis Jauffret nippon : même désespoir sec, même indifférence clinique, même cruauté distanciée, mêmes séries de scènes calmement angoissantes entraînant chez le lecteur une irrépressible envie de tout faire péter (qu’il ne peut satisfaire car il préfère tourner les pages du bouquin pour savoir comment il finit). Comme Régis Jauffret est lui-même le Kafka marseillais, par transitivité, Murakami est donc le Kafka de Tokyo. Le plus saisissant chez Murakami c’est que tous ses romans décrivent le contraire de La Métamorphose : des insectes qui se transforment en êtres humains. Il met sous nos yeux ce que nous aimerions mieux éviter de voir : la société tout entière copie la bourgeoisie américaine (manière tordue de remercier les États-Unis pour Hiroshima et Nagasaki ?), plus rien n’a de valeur que les Benz et les Rolex, le bonheur nouveau se nomme prostitution. Mais quand le plaisir est la seule échelle, on en veut toujours plus, n’est-ce pas ? On finit par désirer davantage de violence. Il y a un moment où seul le sang qui gicle nous rappelle à notre humanité. Conclusion : celui qui a le mieux compris l’avenir du monde s’appelle le marquis de Sade.

Ryû Murakami, une vie

Murakami Ryû se prononce comme Alain Riou mais ne s’épèle pas pareil. En outre il ne faut pas le confondre avec l’autre Murakami : Haruki, grand auteur nobélisable mais moins cybertrash, qui a trois ans de plus que lui. Né en 1952, Ryû est célèbre au Japon depuis son premier roman, paru en 1976 : Bleu presque transparent, qui contait la vie dissolue d’une bande d’adolescents camés, obsédés de sexe et de violence, et obtint le prix Akutagawa (le Goncourt local), avant de se vendre à un million d’exemplaires. Paru en 1998, Lignes ressemble fort à un retour aux sources : rien n’a changé sauf que les ados sont devenus adultes. Personnellement, j’ai découvert Ryû Murakami avec Les Bébés de la consigne automatique (1980) et Miso Soup (1997), deux extraordinaires descentes aux enfers dans la nuit tokyoïte, et son long-métrage Tokyo Décadence (1992), car cet écrivain détraqué est aussi un cinéaste malsain. Que de qualités chez un seul homme !

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