Je dois faire un aveu : je n’avais aucune envie de lire Simenon. J’avais peu d’attirance pour un romancier capable d’affirmer qu’« un personnage de roman, c’est n’importe qui dans la rue ». J’avais trop entendu parler de sa prose ordinaire, grise, urbaine et plate. J’avais en tête le mépris de Paulhan : « le Balzac des pauvres d’esprit ». J’étais hanté par le visage mou de Jean Richard en noir et blanc dans la télé de mes grands-parents. La pipe pleine de bave de Jean Richard a dû dégoûter pas mal de gens de lire Simenon. Et puis je ne suis pas d’accord avec Simenon quand il dit que « la vie de chaque homme est un roman ». Non, il n’y a pas six milliards de romans passionnants sur cette terre. Des tas d’hommes ont des vies non romanesques. Le roman peut raconter n’importe quelle vie, mais il doit la rendre intéressante : tout le monde peut devenir un roman, mais il existe très peu de bons romanciers. Ce sont des alchimistes. Là où je me trompais, c’est que Simenon est un des plus grands.
Durant toute mon adolescence, j’ai préféré dévorer le Simenon marrant : Frédéric Dard. J’ai évité Simenon parce que je confondais tout : Maigret, Léo Malet, Nestor Burma, Hector Malot, l’inspecteur Derrick, tous dans un même panier sinistre, illustré en noir et blanc par Jacques Tardi. J’étais un mécréant et me voici béni. Je viens d’emporter en vacances le volume 12 des œuvres complètes de Georges Simenon chez Omnibus. Ce gros volume contient plusieurs Maigret mais aussi des romans autonomes parus entre 1963 et 1965, c’est-à-dire juste avant ma naissance. Et au milieu de ce fleuve coule une rivière intitulée : La Chambre bleue (1964). Quand Simenon bâcle ce texte en quelques semaines (comme à son habitude), il a 61 ans, il est richissime et mondialement célèbre. Dès les premières lignes, on voit que son style n’a rien de grisâtre : voici la tache noire d’un sexe de fille « d’où sourdait un filet de sperme », puis le rose d’une serviette de bain, et le bleu de la chambre d’hôtel. Où est passé le fumeur de pipe glauque ? Rarement a-t-on vu un adultère aussi multicolore depuis Madame Bovary.
C’est l’été. Le 2 août est un jour parfait pour tromper son mari. Très vite, le futur se superpose au présent : les questions du juge d’instruction interrompent les copulations de la chambre bleue. Simenon nous montre un 2 août en train d’avoir lieu mais aussi ses conséquences (une enquête policière, un procès aux assises). Nous ne savons pas encore ce qui va arriver à Tony et Andrée que déjà l’action du 2 août est décortiquée par des magistrats. Le présent est du futur passé. L’avenir est le lieu où l’action sera finie. Ce que vous n’avez pas encore vécu aujourd’hui sera bientôt arrivé hier. Quelqu’un va mourir mais on ignore encore lequel. L’écriture regorge de sensations simples, comme chez Colette (en 1924, quand Simenon travailla sous sa direction au Matin, elle le tança : « Écrivez simple, surtout pas de littérature ! ») : un amour concret de la vie irrigue la progression de l’intrigue. L’enquête n’est qu’un prétexte pour rendre les couleurs, les odeurs, les bruits, la lumière. Capote critiquait ainsi Kerouac : « Il n’écrit pas, il tape à la machine. » Simenon tape à la machine mais de temps en temps il relève la tête pour boire son litre de vin rouge, manger son camembert, regarder dans sa mémoire ou son cœur. Le miracle c’est son calme et sa volonté. Cette certitude en lui est surtout une preuve de curiosité insatiable et de labeur cérébral. Quant à son style, une suite de gestes et d’observations, le même exercice que Hemingway. « Il pleut » : quel iceberg !
Finalement j’ai bien fait d’attendre longtemps avant de lire Simenon : avec ses 200 livres, j’ai du bonheur sur la planche jusqu’à ma mort. Je sais enfin pourquoi Gide le considérait en 1939 comme « le plus grand peut-être et le plus vraiment romancier que nous ayons eu en littérature française aujourd’hui » : son secret se nomme sobriété.
Un Belge mort en Suisse, c’est avant tout un type qui a réussi. Georges Simenon est né à Liège en 1903 mais mort à Lausanne en 1989. Entre les deux, il collectionna 25 000 pages et 10 000 femmes. Romancier besogneux (192 romans, à raison d’un chapitre par jour, et 155 nouvelles), Simenon est aussi un artiste virtuose : Le Coup de lune (1933), Les Fiançailles de M. Hire (1933), Quartier nègre (1935), La Vérité sur bébé Donge (1942), L’Aîné des Ferchaux (1945), Trois chambres à Manhattan (1946), Lettre à mon juge (1947), La neige était sale (1948), Les Fantômes du chapelier (1949), En cas de malheur (1956), La Chambre bleue (1964), Le Petit Saint (1965), Le Chat (1967)… En dix ans, dans les années 20, il passe de journaliste fauché à romancier millionnaire qui couche avec Joséphine Baker (la Beyoncé de l’époque), destin qui fait fantasmer tous les écrivains en herbe parce qu’ils oublient un détail : au XXe siècle, personne n’a autant bossé que Georges Simenon… jusqu’au suicide de sa fille (comme celle de Marlon Brando).