Numéro 22 : « Virgin Suicides » de Jeffrey Eugenides (1993)

D’abord, c’est traduit par Marc Cholodenko. On ne parle plus beaucoup de Marc Cholodenko alors qu’il écrit très bien : Cent chants à l’adresse de ses frères (1975) et 2 Odes (1981) sont du Rimbaud porno. Il est certain que la traduction de Cholodenko a sublimé Virgin Suicides, le premier roman de Jeffrey Eugenides, dont Sofia Coppola a tiré un beau film éthéré et immatériel — imaginez un remake de Diabolo menthe filmé par David Lynch.

Eugenides a imaginé cinq sœurs (il bat Tchékhov sur le score sans appel de 5 à 8) : Cecilia, Thérèse, Bonnie, Lux et Mary Lisbon. Ensuite, il est tombé amoureux de ses personnages, comme il se doit chez tout romancier qui se respecte. Il faut dire qu’elles sont belles, blondes et dépressives (trois constantes chez la femme moderne, en particulier américaine). Elles se suicident à tour de rôle, en se tailladant les poignets dans la baignoire, en se pendant à une poutre, en avalant des somnifères, en s’empalant sur la clôture, et autres distractions (comme dirait Noguez).

Pourtant, malgré l’horreur de ces gestes, l’ambiance demeure bizarrement sereine, car la tragédie est racontée vingt ans après par de jeunes voisins épris et nostalgiques. Comme si la mort avait transfiguré les sœurs Lisbon, vierges éternellement adolescentes, les empêchant de devenir des ménagères de plus de 50 ans. Seule la mort rend immortel.


L’originalité des Vierges suicidées repose sur un équilibre étrange entre ce morbide fait divers et l’extrême douceur de la narration. Il plane sur cette ville (une banlieue de Détroit dans les années 70) une atmosphère délétère et rêveuse. Jeffrey Eugenides écrit au ralenti, derrière le flou artistique de ses larmes. Les parents Lisbon semblent assommés, impuissants. Ils croyaient tout bien faire (éducation familiale, école obligatoire, ennui profond : toutes ces balivernes que la société impose aux enfants pour les réduire en esclavage) et soudain leurs filles découvrent un moyen d’échapper à leur emprise. Comme le susurrait Brigitte Bardot à Serge Gainsbourg dans sa chanson Bonnie and Clyde : « La seule solution, c’était mourir. »

Certes, tout ceci n’est pas d’une franche gaieté, mais la lecture des Vierges suicidées ne traumatise pas plus que celle de Pluie de Kirsty Gunn ou des Locataires de l’été de Charles Simmons. Souvent les auteurs américains aiment faire surgir des cadavres dans des endroits apparemment idylliques, juste pour voir l’effet que la mort provoque : soudain le temps s’arrête, les maisons se vident, les voitures se garent, les gens se demandent s’ils font bien de vivre une vie sur pilotage automatique. Même éphémère, le doute est un sport salutaire. C’est Descartes qui débarque sur le parking d’un centre commercial dans une banlieue du Michigan. C’est le Discours de la méthode chez Starbucks. Faire table rase d’un coup d’éponge sur un plateau en plastique couvert de ketchup. La mort est ce panneau « Exit » rouge qui clignote au-dessus de nos têtes.

Jeffrey Eugenides, une vie

Il est normal de devenir une pointure quand on est né à Grosse-Pointe dans le Michigan. Venu au monde en 1960, Jeffrey Eugenides vit à Princeton. Il est passé par Brown University, puis Stanford, où il a appris le « creative writing » (technique qui ne doit pas être une entourloupe si l’on en juge par la quantité de bons écrivains qu’elle produit en Amérique depuis trente ans). En 1989, il a publié sa première nouvelle dans The Gettysburg Review : Capricious Gardens (« Les Jardins capricieux », texte qui fut salué par Richard Ford à l’époque). Les Vierges suicidées est son premier roman. Le deuxième, Middlesex (dont le héros est un hermaphrodite), a reçu le prix Pulitzer en 2003. On pourrait le comparer à une sorte de Salinger trash mais espérons que cela ne lui donnera pas la mauvaise idée d’aller se planquer dans une cabane pendant les cinquante prochaines années sans rien publier.

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