Numéro 9 : « Les Choses » de Georges Perec (1965)

Cinquante ans plus tard, Les Choses font mentir leur sous-titre : il ne s’agit pas d’une « histoire des années soixante » mais d’une « histoire des années 60-70-80-90-00-10 ». C’est triste à dire, mais le livre le plus branché de 2011 a été écrit en 1965. À l’époque, Georges Perec n’avait pas encore sa coupe afro à la Jackson Five, ni son bouc façon George Michael. Il n’avait pas encore énuméré ses souvenirs, ni tenté d’épuiser la place Saint-Sulpice, ni rédigé un roman sans la lettre « e ». C’était un inconnu de 29 ans qui fut révélé par le prix Renaudot (en ce temps-là, le prix Renaudot révélait des inconnus).

Les Choses décrit la vie morne d’un couple prisonnier des objets. Jérôme et Sylvie rêvent d’un bel appartement, font des sondages auprès des consommatrices (aujourd’hui on les appellerait des « ménagères de moins de 50 ans »), s’ennuient dans leur univers aseptisé sans comprendre pourquoi. Ils ne veulent pas être mais avoir : « Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant de la civilisation mercantile, les prisons de l’abondance, les pièges fascinants du bonheur. » Les Choses est tout simplement la version romanesque de la désopilante chanson de Boris Vian, La Complainte du progrès :

« Ah, Gudule, viens m’embrasser

Et je te donnerai

Un Frigidaire

Un joli scooter

Un atomixer

Et du Dunlopillo

Une cuisinière

Avec un four en verre

Des tas de couverts

Et des pelles à gâteau ! »

La société a-t-elle changé depuis ? Non. Les « Choses » n’ont fait qu’empirer. Le monde est dirigé par quelques marques. Les Choses était un livre prophétique, trois ans avant mai 68. Perec croyait décrire son époque alors qu’il annonçait notre mode de vie jusqu’à la fin du monde. Nous sommes tous comme Jérôme et Sylvie. Nous voulons une belle bagnole qui fait vroum-vroum, une maison de campagne qui fait cui-cui, une super-chaîne hi-fi qui fait poum-tchak, un téléphone portable qui fait drelin-drelin.

Saurons-nous échapper aux choses ? Il m’est arrivé d’évoquer la guerre entre l’écrit et l’image ; il est évident qu’une autre guerre est déclarée entre l’homme et les machines. Dans le premier Terminator (1984), le grand film de James Cameron avec Arnold Schwarzenegger, les machines prenaient le pouvoir. Vous vous souvenez ? Un ordinateur géant nommé Skynet asservissait les êtres humains et lançait les vilains Terminators à leurs trousses pour les exterminer. Savez-vous quelle était la date de leur victoire dans le film ? Le 29 août 1997. Il y a quatorze ans. Plutôt flippant, non ? Aujourd’hui Face-book dévoile notre vie privée, le livre numérique veut remplacer le livre papier, les centrales nucléaires menacent d’exploser, Google privatise la mémoire du monde. Perec avait raison de se méfier des choses : elles voulaient notre place, et elles l’ont obtenue.

Georges Perec, une vie

Écrivain barbichu et inventif né à Paris en 1936 et mort à Ivry en 1982, à l’âge de 45 ans. Après un premier roman dont l’influence augmente chaque jour depuis quarante-cinq ans (Les Choses, 1965), Georges Perec affronte des contraintes libératrices (il entre à l’Oulipo en 1967) : La Disparition (1969, roman sans la lettre « e »), Les Revenentes (1972, texte où la seule voyelle est « e »), Tentative d’épuisement d’un lieu parisien (1975, liste de ce qu’il voit du Café de la mairie, place Saint-Sulpice), La Vie mode d’emploi (1978, prix Médicis, sous-titré « romans », il aurait pu s’intituler « Tentative d’épuisement d’un immeuble imaginaire du 17e arrondissement de Paris »). Un autre de mes romans préférés de Perec est W ou le souvenir d’enfance qui entrecroise deux récits : une recherche de souvenirs disparus (son enfance orpheline) et une sorte de compétition sportive fasciste. Perec est l’écrivain le plus éclectique de son siècle : il ne s’est jamais répété.

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