Quand j’ai entrouvert cet énorme roman intitulé Une œuvre déchirante d’un génie renversant, j’ai pensé : « Quel frimeur potache. » Et puis, deux nuits plus tard, en larmes, j’ai pensé : « Quel titre humble. » Entre-temps, j’avais (dans l’ordre) ri, sangloté, voyagé, admiré, puis enfin jalousé ce jeune auteur américain béni des dieux. Depuis combien de temps n’avais-je plus ressenti cela ?
Une œuvre déchirante d’un génie renversant n’est pas un livre que je vous conseille de feuilleter sur la plage : c’est un livre que je vous ordonne de dévorer séance tenante, debout, dans l’ascenseur qui monte vers votre bureau, ou en marchant dans le métro, ou en conduisant votre voiture, tant pis, courez le risque. L’immense succès de ce livre en Amérique est venu du bouche à oreille : les gens offraient Dave Eggers en cadeau à leurs amis, puis leurs amis l’offraient à d’autres amis, et ainsi de suite. Chose très surprenante pour un roman aussi autobiographique, dès sa sortie en l’an 2000, Une œuvre déchirante d’un génie renversant est devenu un objet de culte, et ses lecteurs une famille fraternelle, un club de plus en plus ouvert, souriant et humain. Je fus moi aussi contaminé par le virus. J’ai offert ce livre à tout le monde, à ma mère, à mon frère, à mes voisins de palier. J’ai même secoué les passants dans ma rue : « Comment faites-vous pour continuer de vivre sans avoir lu Dave Eggers ? » Je crois que j’ai un peu perdu la boule et je remercie cet inconnu d’en être la cause.
Dave Eggers est un disciple de J. D. Salinger. Son héros orphelin entrera dans la légende au même titre que Holden Caulfield, l’égaré de L’Attrape-Cœurs. Dave Eggers est le nouveau Jack Kerouac. Son écriture torrentielle chamboulera votre existence autant que Sur la route. Mais Dave Eggers est surtout… Dave Eggers, son principal sujet. Un enfant perdu, qui déverse toute la tendresse du monde sur son petit frère âgé de 8 ans, Toph, qu’il élève seul à San Francisco : « On avait hérité l’un de l’autre et aussi, pensions-nous, de la responsabilité de tout réinventer, de rejeter et de recréer, et de rouler vite en chantant à tue-tête et en tapant sur les vitres. » Quelqu’un qui perd successivement son père et sa mère en l’espace de trente-deux jours se retrouve libre malgré lui « dans un monde sans sol ni plafond ». Mais cette liberté est un curieux fardeau pour un garçon de 21 ans.
« Si l’on pouvait perdre ses deux parents en un mois, alors tout pouvait se produire, n’importe quand — chaque balle porte votre nom, chaque voiture est là pour vous écraser, chaque balcon est susceptible de céder : l’accumulation de désastres paraissait logique. » Tous les grands livres racontent la même chose : comment leur auteur est devenu un écrivain. Tous les grands livres racontent pourquoi ils sont des grands livres : pour combler le vide, sans y parvenir. J’ai l’impression qu’au XXe siècle tous les grands livres parlent aussi de l’impossibilité de vivre sans famille, c’est-à-dire sans structure. Au XXe siècle la condition humaine s’est crue libérée d’un carcan : elle a hérité d’une angoisse. À mesure que j’avance dans le maquis de mes livres préférés, je comprends qu’ils disent presque tous la même chose : sauve-toi !
Dave Eggers, où que tu sois, sache que je t’embauche comme meilleur ami. Tu as suivi les conseils de Sean Connery dansFinding Forrester (À la rencontre de Forrester) : il faut écrire le premier jet avec son cœur et le deuxième avec sa tête. Une œuvre déchirante d’un génie renversant (Balland) restera sans doute comme l’une des plus fracassantes entrées en littérature de ce début de siècle. Best-seller aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ce premier roman fut également traduit en France, Allemagne, Hollande, Suède, Espagne, Italie… Il a été numéro 2 sur la liste des dix meilleurs livres de l’an 2000 sélectionnés par la New York Times Book Review. En 1991, Dave Eggers a perdu son père et sa mère, morts d’un cancer en même temps. Il a désormais 41 ans et vit à San Francisco, où il dirige une maison d’édition (McSweeney’s) et la revue littéraire The Believer. Il est toujours orphelin mais aimé de millions de lecteurs. Donc, peut-être, un peu moins seul. Il a publié ensuite trois romans : Suive qui peut (2002), Pourquoi nous avons faim (2004) et Le grand Quoi (2006). Il est aussi le fondateur de 826 Valencia, un atelier d’écriture pour enfants de 6 à 18 ans en difficulté, et co-scénariste du film Away we go de Sam Mendes (2009). Encore une traversée de l’Amérique. Comment vivre dans un pays que les gens préfèrent traverser ?