Depuis son râteau avec Isabelle Adjani dans Un triomphe (1984), Eric Neuhoff est un des seuls écrivains vivants dont j’ai lu tous les livres. Il faut dire qu’ils sont courts. Mais enfin tout de même, c’est très rare, quelqu’un dont on lit tranquillement, naturellement, instantanément, tout ce qu’il publie. Dans Un triomphe, il écrivait ceci : « Les jeunes gens ne savent pas où ils en sont. Ils ignorent s’il vaut mieux entrer aux Bains-Douches ou dans la Pléiade. » Il y avait de quoi être immédiatement conquis. Il disait aussi : « Écrire, écrire, vous êtes marrants, vous. Il n’y avait quand même pas que ça à faire. » Du Bernard Frank pur jus. Je râle toujours contre Neuhoff, certes, je peste contre ses phrases courtes, ses personnages démodés, ses images empruntées au cinéma américain, sa mélancolie piquée à Françoise Sagan, sa petite musique inspirée de Patrick Modiano ; je fulmine quand il nous refait le coup du portrait d’une ravissante chipie (Laetitia en 1989, La Petite Française en 1997, Maud dans Un bien fou), ou quand il nous cite toujours les mêmes icônes blondes (Sydne Rome, Candice Bergen, Faye Dunaway). Mais je lis tous ses livres : ce sont des rendez-vous que je ne loupe jamais. Vous croyez que c’est facile ? La vérité, c’est que personne n’est capable d’imiter les notations précises de Neuhoff, sa façon perçante de résumer une après-midi ensoleillée (« Une guêpe se posa dans un reste de glace fondue »), sa tendresse envers les femmes (« Sur le visage, un perpétuel air de surprise, comme si elle avait été éblouie par un flash » ; « La dizaine de choses que je déteste chez Maud : euh, aucune »), son goût du détail chic (dans les romans de Neuhoff, on sait toujours ce que les personnages mangent, boivent, et quelle est la marque de leur chemise), son sens de l’aphorisme dandy (comme ce vibrant éloge du mariage : « Il faudrait toujours vivre avec quelqu’un, ne serait-ce que pour éviter de pisser en laissant la porte ouverte. »).
Neuhoff est un charmeur, comme son maître François Truffaut. On l’a vu grandir. À présent, on pourrait presque le considérer, sinon comme un adulte (Michel Houellebecq a raison de dire qu’« on ne devient jamais réellement adulte »), du moins comme un garçon majeur et vacciné par la vie. Sa gravité nouvelle nous fait « un bien fou », comme la lettre que son héros publicitaire envoie à Sébastian Bruckinger, l’écrivain mythique qui lui a piqué sa femme. Eh oui : un type qui ressemble à l’auteur de L’Attrape-Cœurs peut aussi choper ta femme, et plutôt deux fois qu’une ! Tel est le sujet d’Un bien fou : que faire si votre femme tombe amoureuse de votre idole ? Quelle lettre Charles Bovary aurait-il écrite à Rodolphe Boulanger ? Tout mari cocu est partagé entre l’aigreur et l’admiration, la rancune et l’envie, la jalousie et le désir, la tristesse et l’échangisme. Après tout, si un type génial aime votre épouse, cela confirme qu’il a bon goût (et donc vous aussi). « Je crois qu’il y a des histoires qui ne finissent jamais. La nôtre est celle de deux personnes qui ont essayé de s’aimer, qui n’y sont pas arrivées et qui le regretteront toute leur vie. » Je vais être chiant et pompeux — la prétention, tout ce que Neuhoff déteste — mais tant pis, il faut bien que quelqu’un se dévoue pour le dire : et si sa douzaine de bouquins bâclés et flemmards, agaçants et nonchalants, ces romans, ces chroniques, ces souvenirs, ces hommages, et si tout cela finissait par constituer une… œuvre ? Beurk, dira-t-il. Quel gros mot. Comme tous les vrais dandies, Neuhoff refuse de se faire remarquer. Désolé, old sport.
Né en juillet 1956 à Paris, Eric Neuhoff fut blasé avant d’être vieux. Il grandit à Cahors sans l’avoir décidé. Après son bac, il tente une khâgne à Toulouse, puis échoue au concours d’entrée de Normale Sup pour éviter de devenir Mazarine Pingeot. À la place, il sera journaliste, au Matin de Paris puis au Figaro. En 1982, il publie son premier roman à la Table Ronde : Précautions d’usage a été réédité en poche, ce qui permet de vérifier que tout y était déjà, la légèreté profonde, la pudeur élégante, le charme tout court (même si j’ai préféré Un triomphe en 1984, pamphlet sans ennemis). En 1989, il a reçu le prix Nimier pour Les Hanches de Laetitia, en 1997 le prix Interallié pour La Petite Française et en 2001 le Grand Prix du roman de l’Académie française pour Un bien fou. Il écrit aussi des articles sur les romans étrangers au Figaro littéraire et disserte sur le cinéma au « Masque et la Plume » et au « Cercle ». Il entrera à l’Académie française en 2016. Se souviendra-t-il alors en souriant de ce qu’il disait dans Un triomphe ? « On n’allait tout de même pas vieillir à la Léautaud, avec de vieux pulls troués, baigner dans une odeur de pipi de chat. » Eh bien si, voilà ça te pend au nez !