Cosmopolis de Don DeLillo, c’est Ulysse de Joyce en remplaçant Dublin par New York, juin 1904 par avril 2000, et Léopold Bloom par un golden boy coincé dans sa stretch limousine blanche. L’île de Manhattan est entièrement bloquée par un embouteillage géant : le trader va donc donner ses rendez-vous dans sa voiture aux vitres fumées. Voilà bien une situation romanesque qui n’aurait guère été imaginable avant les années 90. Avec le téléphone mobile et l’ordinateur portable, Eric Packer, 28 ans, peut foutre en l’air la planète de son bureau roulant. Il a tout misé sur la chute du yen. Tel George Soros, il a de grandes théories philosophiques pour justifier sa spéculation financière. Il achète des tableaux pour se sentir vivant. C’est un Patrick Bateman sans les meurtres sexuels, un Jim Profit qui ne dort pas dans un carton d’emballage mais dans un appartement avec piscine et salle de cinéma. DeLillo a tout fait pour ne pas plagier Ellis mais il l’imite quand même : par exemple, les problèmes d’insomnie du personnage, son goût pour la gym, et son obsession narcissique (« Il ne savait pas ce qu’il voulait. Et puis il le sut. Il voulait se faire couper les cheveux »). Il y a aussi des différences : par exemple, Eric Packer a des gardes du corps. De toute façon, il n’est pas interdit de s’inspirer du grand livre d’un auteur qui lui aussi s’est inspiré de vous. Le problème est ailleurs : DeLillo hait son héros, alors qu’Ellis ne pouvait pas s’empêcher de l’aimer. Cosmopolis est un roman dont le personnage principal est le pire ennemi de l’auteur. Difficile de s’y accrocher puisque celui qui a écrit le livre n’a qu’une envie : s’en débarrasser. Pourtant j’adore ce livre quand même. Cosmopolis est si génial que j’ai pu m’attacher à son héros malgré les efforts de son auteur pour m’en dégoûter.
Unité de temps, de lieu et d’action : DeLillo nous a concocté une tragédie — à notre connaissance, la première tragédie en limousine depuis la création du genre dans l’Antiquité gréco-romaine. L’avantage de la tragédie à roulettes, c’est que les protagonistes peuvent se déplacer tout en restant assis. C’est la ville qui défile autour de leur immobilité. DeLillo vient d’inventer le roman picaresque qui fait du surplace. Les dialogues sont tordus, acides et absurdes, toujours surprenants, jusqu’au meurtre final. Cosmopolis ferait une étonnante pièce de théâtre.
Il y a un côté Beckett sur Lexington : ce sont des automates désespérés qui se jettent des phrases comme des poignards dans un numéro de cabaret. DeLillo s’échine à n’écrire que des apophtegmes bizarroïdes : « le lycée était le dernier vrai challenge », « le talent est plus érotique quand il est gâché », « Arthur Rapp se faisait tuer en direct sur Money Channel », des uppercuts dans l’upper-east, une littérature Bloomberg. En plus, quelques euros pour un tour en limousine dans New York, c’est vraiment une bonne affaire.
Né en 1936 à New York, ce fils d’immigrés italiens est un peu le De Niro de la littérature américaine contemporaine : Don DeLillo a grandi et fait ses études dans le quartier du Bronx. À 35 ans, il rédige son premier roman : Americana (1971). Les treize romans de Don DeLillo ont imaginé pas mal de choses qui sont arrivées depuis : attentat au World Trade Center dans Joueurs (1977), fuite de gaz toxique dans Bruit de fond (1985), sectes terroristes dans Mao II (1991), islamisme dans Les Noms (1982). Ma parole, c’est Nostradamus, ce gars-là ! Cependant il a aussi écrit sur des choses qu’il avait vues à la télé : l’assassinat de Kennedy dans Libra (1988), la menace atomique et un match de base-ball datant de 1951 dans Outremonde (1997), le body art dans Body Art (2001). En vérité ce visionnaire est juste un ancien publicitaire (il fut concepteur-rédacteur pendant cinq ans chez Ogilvy) qui lisait beaucoup de journaux et se transforma en romancier. Dans Cosmopolis (2003), le sujet est la traversée de New York par un milliardaire. Dans L’Attrape-Cœurs de Salinger (1951), c’était la traversée de New York par un fils de bourgeois. Après Kerouac, on ne traverse plus l’Amérique, on se contente de traverser la rue. C’est déjà pas mal si on arrive vivant sur le trottoir d’en face.